Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Débathèmes
Les enjeux politiques de l'organisation de la vie privée des individus
Jacques Commaille
Sociologue au GAPP (Groupement d'Analyse des Politiques Publiques - CNRS), Jacques Commaille travaille sur la régulation politique et juridique de la famille, sur les politiques familiales et la production de la loi relative aux politiques familiales en France et en Europe. Il a notamment coordonné un rapport intitulé "famille et chômage".
Les enjeux politiques de l'organisation de la vie privée des individus
Du point de vue des sciences sociales la question de l'univers privé dans lequel évoluent les individus est d'ordre politique. C'est une conception de tradition plus ancienne, défendue en particulier par les premières militantes féministes anglo-saxonnes dés le début du vingtième siècle. La conception de la famille traditionnelle, en ce qu'elle porte de fortement hiérarchisé, de différencié dans la répartition des rôles, est consubstantielle à une certaine conception de l'ordre politique. Elle n'est pas seulement importante en soi pour la société, pour la reproduction biologique, la reproduction sociale, la socialisation des enfants : elle est l'essence même de l'ordre politique. La famille traditionnelle est considérée comme une instance de socialisation. Et les exemples dans la littérature ne manquent pas : le discours réactionnaire du siècle dernier (assimilation de la famille à un "gouvernement" dont le père serait le "chef", la mère le "ministre" et les enfants des sujets...). Toucher à l'univers privé revient à toucher à quelque chose d'essentiel du point de vue de l'organisation politique. Mais on ne peut réduire ce courant au discours réactionnaire (de la mère patrie, du petit père des peuples) où de nombreuses métaphores familiales illustrent ce lien entre famille et ordre politique).
Aujourd’hui, la fondation de l'univers privé (la famille) a évolué :
la famille n'est plus fondée exclusivement sur le mariage ;
la procréation n'est plus la seule vocation du couple ;
on assiste à un bouleversement des temporalités ;
l'économie des relations entre les personnes est marquée par une forte atténuation de la différenciation des rôles : les deux partenaires ont une activité sociale.
On assiste à une "démocratisation de l'univers privé des individus", une émancipation de l'individu par rapport à la famille traditionnelle (cf. le sociologue anglais Anthony Giddons). On note à ce sujet une réciprocité positive entre cette démocratisation de la vie personnelle et la démocratie politique : les caractéristiques qu'on trouve aujourd'hui dans l'univers privé des individus, émancipés, autonomes, responsables, en mesure de négocier leur situation, etc., sont autant d'attributs que l'on peut donner aux citoyens dans le cadre d'une démocratie politique.
Cependant, les sciences sociales ont tendance à considérer séparément ces différents éléments.
Pourquoi remet-on aujourd’hui l’accent sur la question du Privé, alors que la société a évolué vers une privatisation des intérêts ?
Il y a rupture avec les conceptions qui prévalaient dans les années 70 entre la société et les aspirations privées :
Neutralité croissante du droit sur la façon dont les individus organisent leur vie privée ;
Mobilisation des pouvoirs publics qui se déplace du contrôle des comportements vers les conséquences des choix faits par les individus.
L'Etat social se penche sur les situations dans lesquelles les individus se trouvent, du fait de leur choix. Le droit civil s'est déplacé : du rôle d'"instituteur", il a évolué vers la protection sociale face à des événements de la vie privée.
Jacques Commaille expose ensuite comment s'organisent les enjeux dans lesquels l'univers privé est pris. Il s’agit d’une sorte d’ "espace de tension" entre trois grands pôles dont il donne le détail :
Le premier pôle est caractérisé par la promotion de l’individu :
Il constitue le noyau dur d'une politique publique : les "aspirations démocratiques". C'est le lieu de la revendication de reconnaissance dont le maître mot serait "l’émancipation". Ce pôle marque l'autonomisation de l'individu dans son espace privé par rapport à une institution - la famille - dans laquelle il n'est que secondaire (cf. plus haut : le pôle de la famille traditionnelle pour la société). C'est bien une mise en avant de l'individu par rapport au groupe que constitue la famille au sens traditionnel du terme. En ce sens, le PACS exprime une volonté du changement de la législation face aux nouvelles aspirations de l’individu.
Le deuxième pôle, en friction avec le premier depuis la Révolution française, manifeste le "souci de préservation du bien commun".
Ce qui importe ici, c'est une certaine forme d'organisation de l'univers privé, en référence à ce que serait l'intérêt général de la société toute entière. C'est le lieu de la doctrine familialiste. Le maître mot est ici "institution". Dans ce pôle, la famille a une importance stratégique capitale pour la société dans son ensemble. La remise en question de la famille traditionnelle et l'individualisme (vus dans le premier pôle comme éléments positifs) apparaissent comme une menace.
Ce pôle regroupe des conceptions historiques de type réactionnaire mais fédère aussi certains éléments progressistes qui pensent aujourd'hui qu'un retour à l'institution est nécessaire. Dans le domaine de la filiation par exemple, on va convoquer les fondements anthropologiques pour étudier les modifications de l'ordre social qui proviennent de l'évolution de la vie privée des individus. Est-ce que les transformations de la famille ne sont pas la cause des désordres sociaux ? Dernier élément qui contribue à la réactivation de ce pôle : cette conception s'appuie non seulement sur la nostalgie de la famille traditionnelle, mais aussi sur l'angoisse grandissante et l'incertitude face à ce qui apparaît comme l'effacement des limites entre ce qui est permis et ce qui est interdit. Dans ce pôle, on se demande avec pessimisme si ce ne sont pas les transformations de la famille qui sont à l'origine des problèmes de société (cf. L. Roussel pour qui la destructuration de l’univers privé exige une ré-institutionalisation).
Le troisième pôle manifeste "l'exigence de gestion publique des risques sociaux".
Ici, le maître mot est la "protection" que les institutions doivent apporter aux individus et qui doit se faire indépendamment de la façon dont ces derniers organisent leur vie privée. Ce pôle-là a pris de l'importance avec l'aggravation du phénomène de précarité. Il est ainsi à l'origine du net développement du droit de la protection sociale. L'heure est à la "socialisation" de la politique familiale. On a lâché les rênes sur la politique familiale classique pour faire face aux problèmes de précarité auxquels les individus sont confrontés, notamment du fait d’une crise économique persistante.
Dans ce schéma, on notera l'ambivalence entre le pôle de l'émancipation et celui de l’institution. Cette ambivalence se traduit dans les structures socio-politiques elles-mêmes, comme l'illustre la coexistence d'un courant qui va dans le sens de la reconnaissance des droits de l'individu (vers la primauté de l'individu par rapport au groupe) et une persistance extraordinaire du courant familialiste et institutionaliste. Cette ambivalence se traduit dans les dispositifs administrativo-politiques. Par exemple, dans le domaine du droit des femmes, la période des deux septennats de François Mitterrand est de ce point de vue assez étonnante : le premier septennat a commencé avec la reconnaissance de l'individualisme avec le ministère des droits des femmes dirigé par Yvette Roudy qui avait a priori beaucoup de pouvoirs puis progressivement, on assistera à la relativisation de ce féminisme d'Etat avec la renaissance du dispositif issu du "familialisme", relayé par Georgina Dufoix (Voir le livre "Mitterrand et les femmes : un rendez-vous manqué").
Dans le premier pôle, ce qui importe c'est l'individu lui-même, ses droits, indépendamment de l'univers privé dans lequel il se trouve, peu importe la façon dont il vit. Pour le premier pôle, les institutions doivent se consacrer à la défense et à la promotion des droits des individus, sans avoir à se préoccuper de savoir comment ces derniers organisent leur vie privée.
Dans un cas, c'est l'individu et les situations dans lesquelles il se trouve, et les inégalités éventuelles qu'il subit, qu'il convient de traiter ; dans l'autre, l'individu n'a aucune valeur en soi : ce qui importe, c'est le groupe qui s'appelle la famille, cette dernière étant considérée comme ayant une très grande importance pour la société. Dans la conception institutionnelle, l'individu en soi n'a pas d'intérêt : la situation de la femme, par exemple, n'est prise en compte que parce qu'elle est mère, parce qu'elle intervient à l'intérieur d'un groupe où elle a un rôle précis et assure, notamment, la reproduction biologique.
Débat sur les trois pôles...
Le grand débat entre le premier pôle et le deuxième porte sur le rôle que chacun attribue à l'individu.
En France, on a entretenu une forme de politique familiale qui s'est adressée à l'entité "famille" et pour laquelle l'individu est secondaire. Par contre, dans certains pays de l'Europe du Nord, des politiques de l'individu, des droits des individus ont été menées où ce qui importe, est notamment d'assurer l'égalité des individus dans et hors de leur vie privée. La grande tension réside bien entre ces deux pôles, car le premier porte aussi sur la liberté de l'individu à organiser son univers privé comme il l'entend. Le premier lui accorde une place centrale et s'intéresse aux inégalités éventuelles qui peuvent se manifester. Pour le deuxième, l'individu n'a pas d'intérêt en soi, puisque c'est la fonction sociale qui prime. Essentiel pour la société, le contrôle de l'organisation de la vie privée y est considéré comme nécessaire.
Et l’APGL….
Le discours et les revendications de l'APGL relèvent en fait des trois pôles. Ils expriment la volonté de reconnaissance de vos formes de familles, qui sont une réalité (premier pôle), ils manifestent aussi le "souci de préservation du bien commun" (deuxième pôle) puisqu'ils s'adressent aux institutions (l'Etat) pour enfin obtenir la protection (troisième pôle).
Ce que l’APGL revendique est en fait une subversion de la définition retenue par le deuxième pôle : oui pour une norme, mais pas celle là ! En alternative, elle propose le primat de l'engagement et de la responsabilité sur le biologique.
Amorce d’un débat sur la socialisation des enfants….
La nature des relations qui s'établissent avec l'enfant dans les couples homosexuels n'est pas, explique Jacques Commaille, suffisamment mise en valeur. Il y a là un discours à tenir qui est très subversif par rapport aux conceptions traditionnelles concernant la socialisation de l'enfant dans un couple hétérosexuel. Par exemple, l'obligation dans laquelle vous vous trouvez de justifier des situations particulières, implique que vous définissiez des codes de conduite en matière de socialisation qui mériteraient d'être valorisés. Cette obligation peut-être plus grande de dialoguer, d'expliquer et de s'expliquer, de nommer les choses, qui devient une forme de qualité de relation avec l'enfant, mériterait d'être mieux mise en valeur. L'obligation de transparence par exemple intervient sur la façon dont vous accomplissez la fonction de socialisation. S'occuper d'un enfant, ce n'est pas seulement lui assurer un bien-être, c'est aussi s'assurer qu'il deviendra un être social.
Selon Durkheim, la socialisation recouvre l’apprentissage par l'enfant des valeurs de la société, la construction de l'adhésion au collectif, y compris ce qui permettra d'en contester les valeurs.
Comment peut-on "rassurer", sur le fait que les familles homoparentales sont "aussi" capables d'assurer la bonne socialisation de leurs enfants ?
Si aujourd'hui, les familles homoparentales se considèrent comme soumises à l'obligation de "prouver" qu'elles sont à même d'assurer la bonne socialisation de leurs enfants, cela ne signifie pas qu'elles sont les seules à être confrontées à cette question : il y a aujourd'hui une crise profonde de la socialisation dans l'ensemble de la société. De la même façon, des familles hétérosexuelles peuvent aussi fonder leur mode de socialisation sur l'authenticité que les familles homoparentales considèrent comme un axe central des relations entre parents et enfants.
Janvier 2000