Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Michel Tort
Psychanalyste et professeur à l'université Paris 7
Débathèmes APGL du 8 mars 2000
Michel Tort, psychanalyste, se préoccupe depuis longtemps
des questions concernant la sexualité et la parentalité. Depuis 75, il
réfléchit aux rapports entre la pratique de l'analyse et ce qui se passe à
l'extérieur, en lien avec l'espace social.
Dans le cadre de son intervention à l'occasion des débathèmes de l'APGL,
Michel Tort entendait dénoncer les positions traditionnelles sur la question de
l'homoparentalité et faire un sort à l'article très alarmiste de JP. Winter
" Des enfants symboliquement modifiés " paru dans le Monde des
Débats.
De cet article, une lecture critique a été faite, véritable commentaire de texte dont on a pu retenir les moments suivants :
Winter reprend au compte de la psychanalyse et au nom du
respect des normes, la citation vitaliste de Shopenhauer selon lequel l'homme
est appelé à vivre et se reproduire.
Mais Michel Tort rappelle qu'il n'y a pas de reproduction pour les humains. Le
recours à l'espèce s'invalide du seul fait que nul homme n'a jamais fait
commerce d'amour aux seules fins de perpétuer l'espèce. Au fond, il n'y a de
reproduction que du point de vue de ce qu'il appelle la " pastorisation
" où les hommes, pareils à des brebis, ont besoin d'être dirigés. Dans
ce cadre là seulement, on est fondé à parler d'espèce, s'agissant de
l'homme. Michel Tort dénonce ici l'émanation d'un biologisme spontané
chrétien.
Sa critique vise un argument récurrent dans lequel on peut distinguer deux moments :
Ces deux moments s'articulent lorsqu'on procède sciemment
à une opération qui empêche de se représenter la différence des sexes,
précipitant l'enfant dans le désaveu pervers. C'est le cas de
l'homoparentalité.
Or, il se trouve que cet argument repose sur deux suppositions douteuses, l'une
que l'on pourrait organiser la perversion, l'autre que l'on aurait les moyens
d'empêcher la représentation de la différence des sexes.
D'autre part, toujours selon Winter l'instrumentalisation du tiers par exemple
témoignerait d'une exclusion qui laisserait des traces dans le psychisme de
l'enfant.
Selon Michel Tort, un tel rejet de tout ce qui n'est pas conforme, et la
dramatisation des effets qui en résultent, tient pour réglé un problème qui
mérite pourtant qu'on s'y attarde : la vraie question n'est pas celle de la
norme à maintenir comme seule salutaire mais celle de la position des sujets
par rapport à l'artifice au cœur des dispositifs actuels par lesquels s'opèrent
de nouvelles formes, de parentalité supposant des aménagements (par exemple
l'IAD).
Il existe déjà, rappelle Michel Tort, des conceptions de parentalité élargie
qui pose tout autrement le problème de l'homoparentalité.
Revenant sur le problème de l'organisation psychique d'un enfant élevé dans
un contexte d'homoparentalité, Michel Tort précise qu'on n'empêche pas un
enfant de fantasmer, quelle que soit la configuration conjugale.
Le fantasme est une production de l'activité psychique qui ne dépend pas
d'ingrédients extérieurs. Ce n'est donc pas l'homoparentalité en tant que
telle qui pourrait provoquer des troubles psychiques mais la façon dont les
enfants arrivent dans les familles. Selon Michel Tort, il y a deux institutions
qui fonctionnent en pervertissant les principes du fonctionnement psychique : il
s'agit de l'IAD et de l'accouchement sous X qui présentent ce travers de
laisser un sujet dans l'impossibilité d'accéder à ses origines. Ces
dispositifs qui tentent d'imiter le naturel, de le rejoindre ne sont pas à
laisser prospérer pour le sujet (sic).
Ce ne sont pas les seuls aménagements. A ceux-là, il convient de préférer
des organisations moins naturelles et plus sociales. Au fond, il n'y a aucune
raison pour qu'il n'y ait qu'un seul père ou qu'une seule mère. On pourrait
imaginer des degrés, un partage de la parentalité sans être amené à cette
partition entre le géniteur gamète et un parent social et symbolique mais il
semble que nous manquions d'imagination.
Michel Tort entend dénoncer le caractère séparateur d'une psychanalyse
dominée par la solution paternelle. Or, cela est bien antérieur à la
psychanalyse, purement émané de l'organisation sociale historique et on peut
bien s'interroger sur cette solidarité entre la psychanalyse et la société.
Il y a deux sortes d'énoncés psychanalytiques :
Or, si elle est ainsi assujettie aux idéologies, la
psychanalyse ne peut plus analyser les fantasmes sociaux, entreprise à quoi
elle doit s'appliquer et à laquelle elle est bien utile.
Selon lui, la majorité des interventions des analystes sur ces sujets ne sont
pas psychanalytiques. Elles témoignent de positions systématiques et ne
répondent pas aux exigences qu'en tant qu'analyste, on peut avoir par rapport
à la production d'énoncés : si on raisonnait de cette façon dans la cure et
l'ensemble de la théorisation, on n'obtiendrait aucun résultat. On assiste à
une dérive de l'analyse quand la psychanalyse se solidarise avec l'organisation
historique de la famille. Les configurations classiques n'ont pas à servir de
base à l'analyse mais bien plutôt s'y prêter : dans le discours, quels sont
les fantasmes qui continuent de circuler ?
Michel Tort voudra essentiellement souligner que pour un
analyste, sur cette question de parentalité, il ne s'agit pas simplement de
dire " voici ce qui est bon pour être parents " mais de se demander
à quoi on peut servir pour l'analyse des fantasmes qui circulent dans notre
société.
Dans sa diatribe contre l'école lacanienne, Michel Tort dénonce le fait de
prêter au symbolique, dont la psychanalyse fait son mot d'ordre, les
caractères d'un ordre justement qui serait universel, qui
échapperait à l'histoire. Le symbolique, comme le droit est aussi historique.
Mais le droit, comme le symbolique, est pourvu d'un parfum d'éternité qui le
fait prendre pour un ordre symbolique.
Au fond, ce qui est en question dans nos débats a une dimension proprement
politique : à travers l'homoparentalité, c'est de conception qu'il s'agit, de
ce que les sujets en tant que citoyens veulent comme parentalité. En ce sens,
c'est normal qu'il y ait controverse. De fait, le sujet ne se poserait pas s'il
n'y avait pas un certain nombre de sujets qui revendique des droits au nom de
certains principes. Mais comment accepter que son souci d'être de bons parents
soit divisé, c'est à dire objet d'un enjeu politique? Mais il y a aussi un
risque de sacrifier l'enjeu de fond au bénéfice du souci légitime d'être ces
bons parents.
Cette différence est renforcée parce qu'on oppose deux plans :
C'est grâce à eux si la question de la parentalité est
posée et pas seulement grâce à notre être spontané d'homoparents. Ce sont
eux qui nous réunissent contre l'ensemble d'un système qui manipule la
référence à la différence des sexes et pose l'ordre symbolique comme un
ordre universel, idéologie fondée sur la foi en un universel anthropologique.
Au contraire, faut-il considérer que l'homosexualité, le rapport au même
n'est pas une négation de la différence des sexes puisqu'elle en relève :
dans l'espace même de la différence des sexes, il existe l'homosexualité.
L'homoparentalité est une organisation particulière mais donc pas une négation de la différence des sexes.
© APGL 2000