Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens 

Débathèmes


Différence des sexes et fonction symbolique


Élisabeth Roudinesco
Psychanalyste, historienne de sa discipline, Élisabeth Roudinesco à publiée de nombreux ouvrage et réalisée une émission de télévision sur la psychanalyse
Débathèmes APGL du 26 janvier 2001


INTERVENTION DE MADAME ROUDINESCO

En juillet 2000, les Etats Généraux de la Psychanalyse ont réuni 34 pays et j'avais proposé dès leur formation en 1997 de prendre une position très forte sur la question de l'homosexualité.

Ces Etats Généraux ont été un lieu extraordinaire de débats et de discussions et à cette occasion j'ai constaté qu'il y avait beaucoup moins de résistance que je ne le pensais dans le milieu analytique sur cette question.

Préalablement je voudrais faire un petit rappel historique.

Contrairement à ce que l'on a raconté, Freud n'a jamais été homophobe.

Il faut situer sa position dans le contexte du débat sur la question des perversions.

Il n'a jamais considéré que l'homosexualité entrait en tant que telle dans la catégorie des perversions en général et des perversions sexuelles en particulier : il a abordé cette question dans le cadre des théories des sexologues qui, à l'époque, rangeaient l'homosexualité dans cette catégorie et disaient tout bonnement que les homosexuels étaient des dégénérés.

À l'époque, la théorie de la race faisait florès dans les écrits de l'ensemble des sexologues. Il y avait la femme, le juif, l'homosexuel : toujours cette idée de stigmatiser des différences et de les hiérarchiser.

Or, Freud a rompu avec cette classification tout en maintenant la notion de perversion, non pour l'appliquer à un groupe humain particulier, mais pour en faire une structure, pour définir une certaine façon d'être (homosexuelle ou pas). Ce qui l'intéressait c'était la genèse psychique de l'homosexualité.

Du point de vue de l'attitude sociale morale, contrairement à ce qu'on a dit, Freud a toujours été favorable à la liberté des mœurs, mais sans jamais être libertaire.

La question de l'homosexualité s'est posé très vite dans le mouvement analytique

La psychanalyse est une discipline dont les représentants peuvent être en désaccord complet : nul n'a le droit de parler au nom de la psychanalyse en disant que la discipline pense ceci ou cela.

Je n'ai jamais rien trouvé dans la théorie analytique qui soit discriminatoire car si elle l'était, elle ne vaudrait rien en tant que théorie.

Le mouvement psychanalytique a toujours été composé de réactionnaires et de progressistes qui se sont opposés sur cette question.

Freud se représentait l'homosexualité, non comme une tare, mais comme quelque chose qui tenait du génie créateur mais qui était aussi un malheur social. Il a pensé très tôt qu'il ne fallait pas considérer l'homosexualité comme une maladie et les homosexuels comme des gens qu'il fallait transformer en hétérosexuels.

C'est comme cela que le problème s'est posé dès 1921 où le mouvement psychanalytique regroupé dans l'IPA était divisé en plusieurs tendances : beaucoup considéraient qu'il s'agissait d'une maladie (il faut dire aussi qu'ils avaient des patients homosexuels habités par cette confusion qui se considéraient eux-mêmes comme malades de leur homosexualité). Dès lors, le problème était compliqué

La question se posait de savoir comment traiter ces patients : fallait-il les pousser à ne plus être homosexuels ? Freud était convaincu que non.

Une autre question qui a été centrale dans le mouvement analytique : allait-on autoriser les homosexuels à devenir psychanalystes ?

Cette question s'est posé dans les années 1920 car il faut bien comprendre que le mouvement psychanalytique du début était composé de gens tout à fait extraordinaires, mais dont la plupart avaient les mêmes symptômes que leurs malades.

J'aime beaucoup les 1ers freudiens : il s'agissait de grands utopistes (Viktor TAUSK était psychotique et s'est suicidé ; Hermine HUG-HELLMUTH, la fondatrice de la psychanalyse des enfants, a été assassinée par son neveu qu'elle avait pris comme cobaye).

Il ne faut pas voir les débuts du mouvement psychanalytique comme une sage saga telle qu'on l'a représentée dans l'imagerie d'Épinal.

À partir des années 1920, l'idée des dirigeants du mouvement international, dont Ernest JONES, est d'y mettre de l'ordre et se pose alors la question de la normalité. Qu'est ce qu'un psychanalyste normal ? Question aberrante mais qui s'est posé dans ces termes. Qu'est ce qui défini un bon psychanalyste ? Quand on sait que le plus grand psychanalyste de tous les temps qui était Sandor FERENCZI a été tenté d'avoir des relations sexuelles avec ses patientes, de transgresser les règles. Ce qu'on appelle aujourd'hui les règles du mouvement analytique sont fixes mais elles ne l'ont pas toujours été.

C'est à partir de 1921 à la suite d'une discussion entre notamment FERENCZI, Otto RANK, FREUD et JONES qu'a été adoptée une règle verbale qui était de ne pas admettre comme praticiens de la psychanalyse des homosexuels déclarés.

Freud et Rank s'y sont opposés ; Jones et d'autres ont contre-attaqué, considérant que les homosexuels étaient des malades mentaux ; puis il y eut un vote et la majorité l'a emporté. Mais la règle est restée non écrite ; c'est cela qui est intéressant : pas de règle établie.

Par la suite, cette internationale s'est développée devenant un mouvement bureaucratique, au fil des ans, avec une théorie de la normalité que chaque scission faisait éclater.

A partir des années 1930 cette légitimité freudienne a été attaquée par tous les chefs d'école qui disaient que l'on était en train de fabriquer des notables, des fonctionnaires de la psychanalyse.

Puis, il y eut le rôle capital d'Anna Freud qui était restée célibataire ; elle adorait son père avec lequel elle formait une sorte de couple. Elle a eu de solides amitiés féminines, mais il n'est pas prouvé qu'elle était homosexuelle. Elle en a cependant été accusée par les proches de Freud.

Ne supportant pas cette allégation, elle a rejeté les homosexuels et a été la chef de file après la mort de son père, de ceux qui ont considéré que l'homosexualité, sans être une maladie mentale, était un trouble particulier dont il convenait de guérir : il fallait à tout prix " convertir " les homosexuels à l'hétérosexualité. Elle a eu beaucoup de patients homosexuels en analyse qu'elle a tenté de " convertir ".

Par ailleurs, elle a interdit la publication d'une lettre de son père qui abordait le sujet de l'homosexualité : la lettre à une femme américaine que l'on trouve dans la correspondance publiée chez Gallimard.

À cette époque, une partie des homosexuels pensaient souffrir d'un trouble névrotique et demandaient une " rééducation ".

Cette théorie s'est malheureusement imposée et a suscité des débats considérables

Il faut savoir qu'au sein de l'internationale freudienne, il y avait des psychanalystes homosexuels, mais ils se cachaient.

Parallèlement, des discussions rocambolesques eurent lieu au sein de l'Association américaine de psychiatrie qui avait classé l'homosexualité dans les maladies mentales et qui l'a déclassifié au début des années 1970 sous la pression des mouvements gays.

Les conditions dans lesquelles les mouvements gays américains ont obtenu la déclassification de l'homosexualité de la catégorie des maladies mentales est une victoire politique mais non pas scientifique.

Je voudrais souligner que ces positions ont été contestées en permanence de l'intérieur même du mouvement psychanalytique, notamment par FERENCZI et par LACAN.

Dans les années 50 en France, les règles de l'IPA étaient terribles : une personne homosexuelle n'avait aucune chance de faire une carrière dans la Société psychanalytique de Paris.

La règle orale a été appliquée jusqu'en 1998 où pour la 1ère fois lors du congrès de Barcelone des psychanalystes ont fait leur " outing " et les débats ont donc été lancés.

Lacan avait pris une position complètement différente dès 1950 et, avant même sa scission en 1953 avec l'IPA, il avait renoué avec la position de Freud

Mais c'est surtout dans la clinique que Lacan a modifié les positions en vigueur à l'époque en prenant en analyse les homosexuels sans essayer de les convertir. C'était la tolérance particulière de Lacan et c'est dans son école fondée en 1964 que cette question s'est posé pour la 1ère fois en France

Quand je suis entrée à l'école freudienne de Paris (EFP)en 1969, on ne se posait pas du tout la question de savoir qui était homosexuel et qui ne l'était pas, contrairement aux autres écoles. A l'EFP, il y avait des homosexuels et cela n'était pas un problème sauf au moment de l'affaire Robert LANDER qui a voulu devenir analyste AME (titre particulier) en revendiquant son homosexualité. Cela a posé un problème compliqué car dans la psychanalyse, l'universalité fait que le psychanalyste ne pose pas cette question là ; en effet, la tolérance c'est de pouvoir pratiquer la sexualité que l'on veut sans l'afficher.

Une des grandes caractéristiques de la pratique analytique réside dans le fait que l'on ne peut pas déclarer quelles sont ses pratiques sexuelles puisque la psychanalyse porte justement sur l'écoute de la sexualité et que les grands interdits majeurs sont de faire état de sa propre vie sexuelle dans la cure et de transgresser les règles.

La question était aussi d'éviter dans le milieu analytique qu'un analyste homosexuel n'ait que des patients homosexuels, ce qui n'est pas une bonne chose.

En revanche, une des rares demandes que l'on respecte c'est celle qui a trait au choix du sexe du praticien car l'on fonctionne sur quelque chose de l'ordre de l'Oedipe. Je crois pour ma part qu'il faut éviter trop de catégorisations. Voilà en gros les problèmes tels qu'ils se sont posés.

Maintenant l'autre grande question a été : avoir des enfants pour les couples homosexuels. C'est sur cette question que les psychanalystes ont été jusqu'à récemment divisés et que sont intervenus tous les débats que vous connaissez.

Je crois qu'il y a la logique du bon sens et qu'à partir du moment où une chose est pratiquée socialement de façon importante, il faut l'autoriser, réfléchir sur cette réalité et non pas fonctionner avec des interdits. Il faut que les psychanalystes prennent à bras le corps cette réalité d'autant qu'il est évident que toutes ces familles auront les mêmes problèmes que les autres. Dans les débats, un argument revenait souvent, à savoir la question de la différence des sexes, d'aucuns estimant que les enfants ont besoin de la représentation de la différence des sexes. Ils l'ont de toute façon.

Cette argumentation me parait inepte car c'est nous faire croire que cette représentation de la différence des sexes, que je crois nécessaire, ne pourrait exister qu'à partir d'une différence biologique : cela est contraire à tout ce qu'enseigne Freud car cette représentation de la différence existe en chacun de nous.

Une autre question se pose : ces enfants iraient-ils plus mal que les autres ? Nous savons pertinemment que les grands troubles apparaissent souvent dans les familles apparemment les plus " normales ". Les grandes pathologies psychiques sont toujours invisibles et sont dans la plupart des cas engendrées par un manque d'amour, conscient ou inconscient.

L'argument selon lequel grandir au sein d'une famille homoparentale produirait des pathologies spécifiques me paraît sans fondement. Les psychanalystes sont encore en désaccord sur cette question mais, au fur et à mesure d'une prise de conscience, cet argument est de moins en moins repris.

Il faut souligner que les psychanalystes ont de plus en plus d'homosexuels, de parents homosexuels et de parents d'homosexuels en analyse.

Sur la question de l'homosexualité LACAN appartient à une toute autre génération que Freud. Pour lui, l'homosexualité est une transgression qu'il admire lui-même. Lacan est le théoricien et le dénonciateur des turpitudes de la normalité familiale ; il ne faut pas prendre Lacan comme quelqu'un qui a accepté les normalisations, au contraire il les rejette tout en les acceptant. Il a connu cela dans sa propre famille.

Historiquement, les lacaniens ont été plus progressistes sur ces questions car moins verrouillés dans un appareil bureaucratique.

ECHANGES AVEC LE PUBLIC

LE COMPLEXE D'OEDIPE, TEL QUE L'ON PEUT LE COMPRENDRE DANS FREUD, EST-IL UNE REALITE POUR VOUS ?

C'est tout de même le plus beau mythe fondateur. Au départ, l'enfant veut un de ses parents pour lui tout seul et en général l'objet dans l'Oedipe c'est la mère ; ensuite il faudra qu'il se choisisse un objet extérieur, que cet objet soit du même sexe ou pas, peut importe. Ce n'est donc pas seulement l'idée de l'identification inconsciente à un parent du sexe opposé au travers de laquelle il se structure.

C'est d'abord l'idée du fondement tragique de l'existence, c'est ce que Freud a retenu de Sophocle : c'est d'abord l'interdit de l'inceste. C'est aussi l'idée que l'on est déterminé à son insu par son inconscient. Mais il ne faut donc pas faire de l'Oedipe une religion : la théorie de l'Oedipe c'est la traduction par Freud de ce qu'est inconsciemment la famille moderne

Quand les homosexuels se sentiront moins coupables d'être homosexuels, ils seront des parents comme les autres avec des problèmes identiques ; ca ne sera plus l'homosexualité qui sera un problème mais celui d'être parents. Et même, à supposer qu'il fait des problèmes spécifiques, seront-ils plus graves que dans d'autres cas ?

EN RAISON DE NOTRE ETRANGETE SOCIALE, IL NOUS EST DIFFICILE D'ALLER VOIR UN PSYCHANALYSTE CAR ON A PEUR DE S'ENTENDRE DIRE QUE SI L'ENFANT A DES PROBLEMES C'EST A CAUSE DE NOTRE MODE DE VIE.

D'abord le principe est que lorsque l'on voit arriver un patient, on ne le catégorise pas : la clinique ne fonctionne pas comme cela. La clinique nous enseigne que les enfants qui sont dans des situations spécifiques par rapport à une communauté où cette situation est claire, où l'on communique, où les parents ont un vrai désir, vivent plutôt.

Premièrement, le vrai problème c'est le mensonge : c'est insupportable, il ne faut jamais mentir aux enfants, ne jamais leur cacher leur généalogie.

Deuxièmement l'amour : les enfants qui ont des problèmes sont des enfants qui n'ont pas été aimés. Il peut s'agir d'un non amour qui ne se voit pas. Il y a des mères de famille parfaites qui ont la haine inconsciente de leurs enfants.

Ce que je vois surtout, ce sont les ravages des familles " normales ". C'est comme cela que Freud a commencé : rien n'était plus normal en apparence qu'une famille bourgeoise viennoise mais la névrose était derrière. Donc la marginalité est plutôt positive à condition qu'elle soit expliquée.

Dans les années 50 j'étais la seule à l'école dont les parents avaient divorcé dans un milieu très bourgeois et dont la mère était médecin et travaillait : c'était anormal. Être le canard au milieu des poules est positif si l'on est soutenu par ses parents

Cette situation n'est nullement source de névrose ou de pathologie particulière mais créée au contraire une catégorie de gens surdoués qui prennent le contre pied. Vos enfants vont rencontrer tout cela. Je pense qu'il est stimulant pour des enfants de vivre dans une situation particulière car ils peuvent revendiquer cette particularité.

N'oubliez pas que d'un autre coté, l'enfant a aussi un grand désir de norme.. C'est une règle : les enfants contestent les parents, c'est signe de leur vitalité, mais cela ne veut pas dire qu'ils ne vous aiment pas ; vous allez probablement affronter des enfants qui ne vont pas vouloir être comme vous. C'est plutôt positif. Puis la personnalité se structure après la révolte dans l'acceptation de ce que sont les parents Je pense que vous allez rencontrer les mêmes problèmes que dans les autres familles.

VOUS ME PERMETTREZ DE NE PAS ETRE D'ACCORD AVEC VOTRE ARGUMENTATION SUR FREUD ET LACAN. CHEZ FREUD, IL Y A UNE LECTURE QUI PERMET DE DIRE QU'IL Y A CONFUSION ENTRE L'APPRENTISSAGE DE LA VERITE ET LA DIFFERENTIATION, ET L'APPRENTISSAGE DE LA DIFFERENTIATION, CE QUI RENVOIE A UNE CONFUSION TRES IDEOLOGIQUE QUE JE DESIGNE COMME PATRIARCALE.

Il y a dans la psychanalyse toutes les tendances ; plus une théorie est importante, plus elle suscite des divergences. Il est facile aujourd'hui de traiter Lacan de misogyne et de dire que Freud est le représentant de je ne sais quel conservatisme bourgeois. C'est de la critique facile. La question du patriarcat est plus compliquée que vous ne pensez. La psychanalyse est née de la constatation du déclin du patriarcat. Foucault l'a bien montré, le patriarcat est mort quand le père a été déchu du droit de correction et de la toute puissance sur la famille.

La psychanalyse est née de l'effritement de la fonction autoritaire du patriarcat même si c'est une longue histoire qui avait commencé à la mort du Roi, c'est à dire à la fin de la féodalité. C'est vrai que symboliquement à partir du moment où Freud a introduit le mythe d'Oedipe, c'est à dire le fils qui assassine le père, le déclin du patriarcat a été pensé dans la psychanalyse. Mais toute la société viennoise en avait conscience. De quoi avait-on peur dans la Vienne fin de siècle ? Peur de l'envahissement de la société par le corps féminin, peur de la féminisation. Dans Vienne, dernier bastion de cette monarchie, on était hanté par la mort et surtout par l'idée de l'effondrement définitif des valeurs.

Freud n'est pas dans la terreur de cette féminisation. Pour lui, le déclin est acquis. Une question se pose à lui : comment faire une place au père dans une société où l'émancipation des femmes est inéluctable ? Il avait la conscience très nette que ce déclin de la fonction traditionnelle du père était nécessaire pour sortir les femmes de leur névrose. Il ne faut pas oublier que, dans ces familles bourgeoises viennoises, les abus sexuels étaient fréquents et les femmes étaient enserrées dans ce carcan familial avec des maris et des pères syphilitiques qui fréquentaient les maisons closes. Certes Freud avait tendance à valoriser les pères, même les pères coupables comme on le voit dans le cas Dora. Mais de là à faire de lui un misogyne, c'est excessif.

Tout le mouvement psychanalytique s'est tourné vers cela et Freud, analyste de la question du père, s'est beaucoup intéressé au complexe paternel. Donc, le père dans la psychanalyse c'est évidemment l'histoire de sa longue agonie, le père blessé qui perd sa place avec tous les fantasmes du matriarcat tout puissant.

Ce qui reste un invariant de la psychanalyse c'est la famille, rien ne la remplace. La famille c'est le père et la mère même si les personnes sont de sexe identique. C'est d 'ailleurs cela qui est troublant.

Mais maintenant avec la question de l'homoparentalité vous allez affronter exactement la même situation que les psychanalystes des premiers temps que l'on a accusés de tous les maux de la terre. Vous êtes accusés pour le moment d'être responsables de tous les désordres des familles ; il faut affronter. N'oubliez pas que ce qui est formidable, c'est la lutte. Le jour où l'on a acquis les droits, on s'ennuie ; rien n'est plus ennuyeux que quand la révolution n'est plus à faire. La lutte structure. La rébellion est inscrite en chacun de nous. C'est ce que je disais à propos des enfants : ils se structurent dans la rébellion contre les parents ; c'est sans doute pour cela que la famille est éternelle.

NOTRE MODE DE VIE MET-IL EN DANGER LE PSYCHISME DE NOS ENFANTS ; JE PENSE PLUS PARTICULIEREMENT AUX ENFANTS PSYCHOTIQUES ?

La psychanalyse ne peut édicter des normes sur ce qui est bon et ce qui ne l'est pas dans la vie sexuelle. On ne peut aborder le problème de la psychose que cas par cas. Chaque famille a son histoire singulière. Quelles sont les causes de cette maladie ? Sont-elles organiques ou psychiques ?

La seule chose qu'on ait trouvé et qui est très intéressante est l'apparition des psychotropes à partir de 1950 ; là, on a touché à quelque chose de chimique. On s'est aperçu que les neuroleptiques vidaient les asiles, que l'on calmait un certain nombre de troubles et que les psychotiques pouvaient mieux vivre ; on a donc changé le visage de la folie, mais sans la guérir. On a réalisé d'une part que les psychotiques avaient besoin de traitements médicamenteux, surtout dans les cas de schizophrénie et de violence, d'autre part que c'était incurable et qu'enfin la thérapie par la parole les améliorait.

Pour revenir à votre question je peux vous dire que ce n'est pas parce que vous être homosexuel que votre enfant a des risques d'être psychotique. Ce n'est pas ce type de réponse que l'on donne. Une psychose apparaît dans une famille pour des tas de raisons que le sujet arrive lui-même à déchiffrer dans son propre rapport à ses parents.

Un point très important, c'est la tolérance à la psychose. On est dans une société curieusement beaucoup moins tolérante aujourd'hui, très normalisée, et si on l'est moins paradoxalement c'est en raison des médicaments : le progrès des neuroleptiques a induit l'intolérance. Puisque l'on peut calmer les troubles psychotiques, il suffit d'administrer des médicaments et on aura la paix. Donc, méfiance à l'égard de cela.

COMMENT FAIRE COMPRENDRE AU LEGISLATEUR QU'UN ENFANT PEUT VIVRE DANS UNE FAMILLE HOMOPARENTALE SANS TRAUMATISME ?

Ne croyez-vous pas qu'il y a traumatisme d'apprendre qu'on est le fruit d'un rapport sexuel quand les parents se détestent ou vivent dans une normalité pesante ? Le vrai problème que vous avez posé là n'est pas tellement de se faire comprendre des ministres ou des députés. Il y a actuellement un mouvement de société qui ne peut être entériné tout de suite dans sa globalité. Il y a donc eu le PACS et je pense qu'à partir de là, la voie est ouverte au reste.

Quand j'ai lu qu'Irène Thery ou Élisabeth GUIGOU, qui n'ont pas les mêmes positions, disaient que le PACS fermait l'adoption aux couples homosexuels, cela a ma paru insolite : elles ne se rendaient pas compte que cela l'ouvrait à leur insu. Je dois dire que moi aussi, j'ai mis un certain temps à comprendre.

L'idée de la famille homoparentale n'est pas encore acceptée mais je suis convaincue que devant un mouvement social qui s'affirme, les lois ne peuvent pas rester fermées à une pratique qui devient importante ; c'est d'ailleurs pour cela que le PACS est passé. À partir du moment où vous existerez en tant que familles, vous obtiendrez vos droits, mais certainement pas en tentant de faire comprendre des problèmes d'inconscient à des ministres.

Je voudrais rebondir sur cela pour vous parler de Pierre Legendre dont la position est problématique car il a une vraie théorie. C'est un théoricien du droit et des religions, professeur à l'école des Hautes Études et psychanalyste. Il a beaucoup écrit sur la famille et a théorisé une position éminemment conservatrice sur laquelle s'est d'ailleurs appuyée en particulier Irène Théry. Legendre a une théorie que je qualifierai de dogmatisante de la fonction symbolique qu'il a poussé au point de confondre la loi, au sens le plus juridique du terme, c'est à dire la réflexion, avec ce que nous appelons la fonction séparatrice dans la fonction symbolique. Il a fait de l'ordre symbolique un ordre moral paroxystique, brandissant comme un imprécateur la terreur de la destruction du corps social. Legendre pense qu'il faut la différence anatomique des sexes pour élever des enfants. Cela dit, je trouve les positions d'Irène Théry recevables et je pense qu'elle a été injustement attaquée.

Certes, on ne peut nier l'existence de la différence anatomique des sexes mais ce qu'on appelle la différence des sexes n'est pas seulement une réduction à l'anatomie, mais toutes les formes étagées. Elle est incontournable et Freud disait l'anatomie c'est le destin. Il est très frappant de retrouver dans vos expériences les fonctions paternelles et maternelles vécues autrement.

QUEL EST VOTRE POINT DE VUE D'HISTORIENNE DE LA PSYCHANALYSE SUR L'ENSEMBLE DES DEBATS DES PSYCHANALYSTES SUR LE PACS ?

D'un point de vue des enchaînements historiques, on est à l'aboutissement des grandes luttes pour l'émancipation. La psychanalyse fait partie de ces luttes puisqu'elle est née de cela. Elle a eu en son sein les mêmes débats : la question s'est d'abord posée de savoir si on acceptait les homosexuels analystes, de savoir si l'homosexualité était une maladie à rééduquer et maintenant elle est saisie de la question de l'homoparentalité. Vous avez une psychanalyste célèbre qui s'y est intéressée, c'est Geneviève Delaisi de Parceval ; tout ce qu'elle dit me semble juste.

Pour le reste il va falloir que les psychanalystes acceptent ce qui est en train de se passer, sinon, ils seront balayés par l'histoire.

Tout cela montre bien que la psychanalyse a une histoire et que l'on ne la pratique pas de la même façon à chaque époque donnée car les demandes des patients ne sont pas les mêmes. Il y a 20 ans, un homosexuel venait en analyse, soit avec une position agressive consistant à dire " vous ne pouvez rien pour moi ", soit avec l'idée de " guérir " de son homosexualité. La psychanalyse va commencer à y voir plus clair car les homosexuels arrivent en analyse avec moins de problèmes de ce genre. Ils en ont d'autres.

Personnellement, je pense que la vie sexuelle est un drame car on n'a jamais résolu la question de la durabilité du désir dans l'amour, la question de l'amour en général et on ne la résoudra jamais car je pense que le bonheur n'existe pas comme idéologie. Pour conclure, je crois que la psychanalyse aura beaucoup à apprendre de vos histoires et de vos vies.

Vous y viendrez car c'est très intéressant de se connaître et de comprendre quelque chose à ce que l'on fabrique avec sa sexualité. L'analyse c'est l'accès à une connaissance de soi et du tragique de la vie. Et puis, vos enfants en auront sans doute besoin car vivre au sein d'une famille dont la position est si nouvelle, est très difficile à porter même si cela aide à comprendre mieux les choses. Mais il ne faut jamais oublier que vos enfants seront d'autant plus heureux que vous serez en accord avec vous même.
© APGL  2001


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