Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Débathèmes
Le bonheur en droit, le droit au bonheur
Intervenant : Flora Leroy-Forgeot
F. Leroy Forgeot est venue exposer, lors de la première soirée " débathème " de lAPGL, la problématique du droit de lhomosexualité sous langle du bonheur. La question du bonheur se situe au cur de la parentalité homosexuelle. La notion de bonheur est corrélative de la notion de réalisation personnelle ; elle est aussi essentielle quand il sagit de lenfant adopté. On peut se demander si la parentalité est une question de société ou une question individuelle.
Une première tendance "protection de la famille hétérosexuelle" défend le principe que lindividu doit se plier à une morale extensive pour le bien de la collectivité.
Une seconde tendance dissocie lorientation sexuelle de la notion de famille. Dans ce cas, le bon fonctionnement de la société passe par le bonheur de lindividu.
Etat des lieux :
1) le partenariat :
Les monarchies constitutionnelles (Danemark, Norvège, Suède, Pays Bas) disposent de textes de lois visant à déterminer la nature et le régime du partenariat homosexuel. Est cité le cas atypique de la démocratie islandaise dont la législation sur le partenariat accorde automatiquement le droit de garde au partenaire homosexuel.
Par contre, en France, Belgique, Italie, Espagne, il existe des projets de textes en cours ou non aboutis.
2) ladoption :
Elle est autorisée pour les célibataires (qui peuvent être homosexuels, mais non déclarés) dans plusieurs pays, mais pas pour les couples homosexuels.
Afin dillustrer son propos, Flora Leroy Forgeot cite le cas de lEspagne. En 1994, un couple homosexuel a déposé une demande de droit dadoption au niveau du gouvernement régional de la communauté autonome de Valencia. Celle-ci, à cette époque gouvernée par des socialistes, déclare ladoption possible. Pour ce faire, le couple doit inscrire sa demande au registre civil communal régi par une réglementation nationale. La demande est alors rejetée car la loi nationale (et le règlement qui sy rapporte) ne prévoit pas ce type dinscription.
Depuis novembre 1996, quatre propositions de loi ont été déposées auprès du Parlement espagnol concernant les couples de fait dans le cadre dun contrat dunion civil. Lensemble de ces propositions convergent pour reconnaître la parité des droits des biens, de succession, de retraite, de la protection sociale, du droit du travail qui ont déjà fait lobjet de jurisprudences favorables. Par contre, aucune de ces propositions ne suggère la parité entre couples mariés et couples de concubins (hétérosexuel/ homosexuel) en matière dadoption.
Relation entre lindividu et le groupe
Ensuite, Flora Leroy Forgeot introduit le concept de lutilitarisme exposé par Bentham à la fin du XVIIIème siècle. Lutilitarisme développe lidée du bonheur, lié aux notions de liberté individuelle et de la vie privée afin de protéger lindividu de lingérence de lEtat en matière de choix moraux, politiques et sexuels. Ceci a notamment permis de défendre des arguments rompant avec la tradition de répression pénale de lhomosexualité (idée reprise par Hart au XXème siècle). Lidée du plus grand bonheur pour le plus grand nombre de personnes se développe.
Avant que napparaisse lutilitarisme, cest le devoir qui fonde le statut social de lindividu. Lutilitarisme, lui, met en valeur largument que lindividu peut être dissocié de la collectivité, et quil a un droit au bonheur qui ne passe pas systématiquement par les valeurs morales de la société. Ainsi, cest le bien être de lindividu qui garantit dans cette perspective, le bon fonctionnement de la société.
Au cours de cette discussion, il a été aussi évoqué le fait que des pays comme la France (très centralisée), lItalie ou lEspagne, anciennes monarchies, ont davantage besoin que les monarchies de longue date daffirmer leur puissance en tant que républiques pour asseoir leur légitimité. En France notamment, la république accorde peu de droits aux minorités (dont les homosexuels). Au contraire, les régimes monarchiques du Nord nont pas eu besoin daffirmer leur pouvoir de manière aussi autoritaire et ont davantage écouté les revendications des minorités. Il est aussi évoqué la possibilité dun clivage non plus seulement politique, mais aussi religieux et culturel (pays catholiques / pays protestants).
Rôle de lEtat dans la protection de la famille
Après avoir considéré le rôle de lindividu par rapport à lEtat, Flora Leroy Forgeot questionne le rôle de lEtat dans la protection de la famille. Elle aborde linstitution du mariage et la raison pour laquelle il sest développé au sein de léglise et de la République pour des raisons proches : contrôler les unions (église) et protéger les femmes des abus de polygamie et les enfants de l'abandon en instaurant notamment la puissance paternelle et maritale.
Ces arguments se justifiaient en des périodes de déséquilibre économique et culturel fort entre les hommes, les femmes et les enfants. De même, en matière dadoption, lEtat souhaitait contrôler les relations entre ladoptant et ladopté afin de protéger les enfants dabus possibles (main duvre bon marché).
Aujourdhui, certains arguments ont perdu de leur force : la puissance maritale a disparu en France du moins, la femme a gagné son indépendance et les enfants sont moins exposés.
Or, sur la question de ladoption, lEtat continue dexercer une certaine puissance en établissant des critères restrictifs pour les demandes d'agrément, renforcés par une " pénurie " des pupilles de la Nation et un contrôle des enfants adoptés (futurs ressortissants) à létranger.
De plus, sil ny a pas de contrôle étatique sur la procréation naturelle, en revanche, ce contrôle sexerce de manière très visible sur la procréation assistée ou ladoption.
Dans le même temps, la libération sexuelle des années 70 a permis dune part, damoindrir le contrôle institutionnel exercé sur les relations sexuelles en renforçant la liberté dorientation sexuelle, dautre part de rendre plus visibles les homosexuels, et corrélativement leur reconnaissance.
Cette évolution a permis de passer dune protection du plus faible (la femme, ladopté) par le fort (lEtat), à une demande de protection de lindividu par lEtat, proche du modèle rousseauiste. C'est ainsi que les couples homosexuels, en tant que minorité, revendiquent un traitement non discriminant vis à vis des couples hétérosexuels.
Aussi, dans la perspective de la parentalité homosexuelle, cette situation peut dans une certaine mesure, être favorable aux célibataires (homosexuels mais non déclarés), mais pas aux couples homosexuels.
Une participante indique quau Royaume Uni, la partenaire dune femme (couple homosexuel) ayant un enfant avait obtenu une adoption co-parentale (cas existant aussi aux Etats Unis). Cette décision positive a vu le jour grâce à lexistence dune jurisprudence allant dans ce sens. Mais si les demandes venaient à augmenter, il se peut que les juges reviennent en arrière.
Le couple homosexuel se retrouve alors pris entre la logique de protection de lindividu vis à vis de lEtat (qui a contribué à la dépénalisation de lhomosexualité) et un besoin de protection juridique institutionnelle de son statut de couple passant par une harmonisation des normes entre concubins hétérosexuels et homosexuels.
Dans loptique de la parentalité homosexuelle, la problématique tient au statut même de la famille. Doit-elle être considérée de façon interne (groupe limité dindividus) ou externe (pérennité de la société) ?
Relation entre nationalisme et parentalité
Tandis que lutilitarisme se développait, saffirmait aussi le principe de lEtat Nation, basé notamment sur une langue propre à chaque Etat, mais surtout lassociation entre natalité et puissance du pays.
Aujourdhui, en Europe, on peut constater une certaine convergence des logiques juridiques du droit de la famille relative à lhomosexualité. Les autorités judiciaires (Pays Bas) ou administratives (Espagne) ont refusé de se substituer au législateur lorsque des couples homosexuels demandaient de pouvoir adopter. Quel que soit le régime en vigueur (démocratique, monarchiste), quelque soit le degré de centralisation ou de régionalisation, la question des naissances et de léducation sont du ressort national. Il ny a pas dautonomie régionale ou administrative du droit de la famille par rapport à la parentalité homosexuelle.
Activisme associatif
Face à des juristes qui ne connaissent pas forcément les réalités homosexuelles, les homosexuels doivent orienter leur lobbying vers les juristes afin que leur statut soit mieux appréhendé. Il faut entendre par lobbying, linformation au niveau des organes de pouvoir dans le concept de démocratie participative.
" aucun individu ne devrait penser que la loyauté aux principes démocratiques lui demande dadmettre que le fait de les imposer à une minorité soit justifié. " (H. Hart " Law, Liberty and Morality ", p79).
A la lecture des commentaires darrêts et chroniques, Flora Leroy Forgeot a dégagé au moins cinq prémices erronées.
1. Les homosexuels nont pas denfant ;
Dans les faits, des couples homosexuels ont des enfants (origine matrimoniale, adoption, coparentalité)
2. Coïncidence entre fait et droit :
En restreignant le droit de procréer pour les homosexuels, cela inciterait ces derniers à ne pas avoir denfant;
Limiter la parentalité aux institutions (insémination artificielle, adoption) nempêche pas la création de familles homoparentales.
3. Les homosexuels ne veulent pas denfants ;
Cet argument est dordre moral et est basé sur le fait que ce serait contre nature. Cet argument est contredit par les sondages dans la population gay et lesbienne.
4. On fait un enfant pour la société et non pour soi ; en conséquence, les homosexuels qui feraient des enfants sont égoïstes.
Or, le désir denfant, quel quil soit, est un désir égocentrique et individuel de perpétuation de soi. On ne voit pas pourquoi élever et aimer un enfant serait plus égoïste selon que l'on est homosexuel ou hétérosexuel.
5. Lenfant ne serait pas équilibré dans un environnement homosexuel
Cet argument trouve son origine théorique dans la psychanalyse. LAPGL se bat pour prouver quil nen est rien et a publié un recueil de références bibliographiques d'études montrant que les enfants s'y développent aussi bien qu'ailleurs.
Enfin, Flora Leroy Forgeot ajoute que le lobbying homosexuel européen est très fort, quune approche européenne permettrait de sensibiliser efficacement les politiciens à la parentalité homosexuelle. Elle cite à lappui une recommandation du Conseil de lEurope de 1981 pour que " la garde, le droit de visite et lhébergement des enfants par leurs parents ne soient pas limités pour la seule raison du penchant homosexuel de lun d'entre eux. " Cette recommandation a ensuite été reçue dans la jurisprudence française.
Novembre 1997.
Bibliographie :
- " Histoire juridique de lhomosexualité en Europe " de Flora Leroy Forgeot
collection Médecine et société, éditions P.U.F 49.50 F
- " Law, Liberty and Morality ", Londres, Oxford University Press, 1968 (1ère édition 1963)
- " Recommandation de lAssemblée parlementaire du Conseil de lEurope "
(N°924 du 1er octobre 1981)
- " El Pais " : 3 novembre 1997, page 30