Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens 

Débathèmes


Filiation et parenté

Intervenant : Anne Cadoret.

Anne Cadoret est ethnologue, chargée de recherche au CNRS, et auteur d’ouvrages sur la parenté d’accueil.

I. Les bases sur lesquelles se construisent les différentes configurations familiales occidentales.

Il faut bien distinguer deux choses différentes et souvent confondues par abus de langage : la conception et la filiation.

La conception est un acte biologique. La filiation - être le fils / la fille de - est un acte social, incluant la dimension biologique mais aussi des éléments sociaux, juridiques, affectifs et symboliques, le biologique n’étant qu’une composante de la filiation. Tous ces éléments ont pendant longtemps coïncidé sur les mêmes personnes, le père et la mère de l’enfant : la mère était celle qui avait mis au monde l’enfant et le père celui qui l’avait engendré, c’est-à-dire celui que désignait la mère par son mariage, et le mariage était fortement ritualisé dans la cérémonie des noces, car les noces et leurs rites, selon Nicole Belmont, permettent le renouvellement et la pérennité du groupe social, impliquent les alliances sans lesquelles le groupe social ne pourrait se perpétuer, mettent en jeu des transferts d’individus et des intérêts économiques, et font passer l’adolescent(e) au rang d’adulte (1).

Déjà au début du XVIIe Siècle, l’Etat garantit un droit civil de filiations en conformité avec l’exigence de la justice généalogique pour le sujet (2), et définit également le cadre de l’engendrement, cadre affectif, procréatif et sexuel, qui touche aux rapports privés et intimes - d’où peut-être les difficultés que rencontre le CUS (PaCS aujourd’hui). Sexualité, conception et engendrement ne devaient se combiner que dans le cadre du mariage pour donner naissance à la filiation.

Les années 70 voient se développer d’autres formes de montage de la famille. Une distinction apparaît entre la parenté biologique et la parenté sociale et les lois tentent donc de répondre à la diversité humaine et de donner voix à l’affectif. Une des idées qui émerge alors est que les parents de l’enfant sont ceux qui l’élèvent. Les lois de la filiation, qui constituent, comme nous le rappelle Jacques Commaille, des façons pour le social de se construire et pour le pouvoir politique de soumettre ou de faire adhérer la société à des principes directeurs, tentent de répondre à la diversité humaine et, en proposant plusieurs modèles, de donner voix à l’affectif et ses aléas en dépit de l’institution et de sa rigidité ; ces lois peuvent alors donner l’impression de vaciller dans leur adaptation aux mœurs (3). Par exemple, jusqu’en 1972, le père d’un enfant était d’office le mari de la mère quelle que soit la réalité de la filiation. Les experts de l’Observatoire des politiques familiales nationales relèvent que tous les états membres de l’Union Européenne sont ainsi confrontés à un dilemme : préserver la méta-référence à la famille ou tenir compte de la diversité des comportements.

Ces nouvelles configurations familiales sont principalement la famille concubine, la famille adoptive, la famille recomposée, les procréations médicalement assistées (PMA) et la famille d’accueil, toutes élaborées à partir du modèle familial de base où la filiation, correspondant à l’alliance des parents, est indivisible. Le mariage civil, où cette filiation reste indivisible, maintient donc implicitement la consécration du mélange des chairs instituée au Moyen Age.

La " famille concubine " - qui part du mariage, contrairement à la famille adoptive qui part de la filiation - se trouve donc proche du modèle de base. Dans ce modèle, sexualité, procréation, engendrement et filiation coïncident. La loi compense depuis 1972 le déficit parental dû à l’absence de mariage ; par exemple, une loi de 1993 a défini le partage de l’autorité parentale. Mais pour garder une distinction entre le couple marié et concubin, la filiation issue du couple concubin, privilège de chacun des parents, est divisible ; ce sont donc les deux parents qui doivent reconnaître l’enfant. C’est pourquoi en France, un couple de concubins ne peut adopter, la filiation adoptive restant indivisible. Il est intéressant de voir ainsi ce que la loi révèle sur notre société.

Dans les configurations familiales où la filiation biologique classique - père-mère-enfant - n’existe pas, la loi a ainsi établi une fiction de filiation jusque dans le biologique (6) : elle fait " comme si " les parents adoptifs étaient les parents biologiques, elle fait " comme si " l’époux d’une femme ayant recouru à une IAD était le père biologique. Mais cette fiction confine la sexualité au mariage, puisque les concubins ne peuvent adopter tous les deux.

Les familles homosexuelles, elles, revendiquent une sexualité non procréative, ce que la société ne peut admettre : les couples homosexuels déclarent d’office, sans avoir à le dire mais par leurs manières de vivre, que leurs relations sexuelles ne sont pas et ne pourront pas être, à la différence de toutes les autres configurations, des relations d’engendrement. La différence des sexes est récusée non en tant que caractéristique de la reproduction humaine mais en tant que racine - réelle ou fictive - de la construction familiale. Les autres modèles - adoption, IAD - donnent l’illusion de la filiation biologique, alors que les homosexuels disent : " Nous ne sommes pas procréatifs mais nous voulons des enfants ". Même si un gay et une lesbienne sont procréatifs, l’unité affective du couple n’est pas le gay et la lesbienne mais le gay et son éventuel compagnon, et la lesbienne et son éventuelle compagne.

Une auditrice : N’est-t-il pas possible de concevoir une famille à quatre ?

Anne Cadoret : Non car il n’y a pas de relations sexuelles entre eux quatre. La famille recomposée est une extension de la famille nucléaire, et déjà dans ce cas le conjoint n’a pas de statut légal.

Une auditrice : La société dit que dans le couple homosexuel il manque l’autre sexe et que, d’un autre côté, quand on est plus de deux on est trop !

Un auditeur : Et si on raisonnait par rapport aux enfants et non par rapport aux parents ?

Une auditrice : En effet, quand on veut un statut, c’est pour protéger initialement l’enfant, pas le conjoint : l’union parent-enfant est durable pendant qu’on voit que le couple n’est plus pérenne.

Anne Cadoret : D’accord, mais l’Etat a institué un cadre qui a fonctionné pendant des siècles, voyons comment il est construit pour pouvoir le déconstruire.

Une auditrice : Vous avez dit que la famille homosexuelle a une sexualité non procréative, or cette sexualité n’est pas une revendication homosexuelle, la société a revendiqué une telle sexualité il y a trente ans : pilules, autres moyens de contraception... Nous, nous revendiquons une procréation non sexuelle, une procréation qui ne passe pas forcément par la sexualité, et le fait de séparer sexualité et procréation n’est pas nouveau...

Anne Cadoret : Pour les autres modèles, même s’il y a contraception, la société ne voit pas que les couples sont inféconds, ils sont construits sur le biologique. Ce qui pose problème n’est pas le couple homosexuel mais celui qui veut des enfants, car il se bat avec un cadre où la notion de couple, pour l’instant, doit impliquer que sa sexualité puisse être procréative et ce, que la filiation soit biologique ou non.

Une auditrice : D’ailleurs, certains parents ne révèlent pas à leur enfant qu’il a été adopté.

Anne Cadoret : La jurisprudence, dans certains cas où la mère avait conçu un enfant adultérin, a reconnu qu’il y avait deux pères : le père légal, qui n’était pas le père biologique mais celui qui participait à son éducation, et le géniteur qui avait un droit de visite. Ce qui crée une double-paternité. Ces cas sont rares mais commencent à exister ; ce qui est important, c’est que la loi peut reconnaître ainsi la multiparenté.

Une auditrice : L’adoption simple, elle, conserve la double-parentalité. L’enfant a dans ce cas des droits - et des devoirs - envers ses quatre lignées.

Une auditrice : Comment peut-on expliquer que le lien biologique, réel ou fictif, soit si important ?

Anne Cadoret : Peut-être à cause de l’Eglise qui voulait limiter les rapports sexuels aux seuls couples mariés.

Un auditeur : L’Eglise elle-même participe à cette fiction du biologique puisqu’elle prétend d’un côté que Jésus, né d’une Immaculée Conception, est le fruit de Marie, et d’un autre côté fait descendre le même Jésus d’Adam, en passant par Abraham et David, par son " père " Joseph. Cette généalogie de Jésus par Joseph occupe d’ailleurs un des premiers chapitres du Nouveau Testament. Alors que Marie descend elle aussi du Roi David !

Une auditrice : Pourquoi, contrairement aux familles recomposées, ce que nous faisons est si menaçant, si scandaleux pour la société ?

Anne Cadoret : Aux yeux de la société, votre sexualité n’a pas de but procréatif mais est une sexualité pour le plaisir.

Une auditrice : Et l’Eglise ne reconnaît pas la sexualité pour le plaisir.

Une auditrice : Mais le plaisir est reconnu par la société, et les enfants de divorcés ou vivant dans des familles recomposées ne sont plus montrés du doigt !

II. Nécessité de la coupure géniteur-enfant.

Les différentes cultures unissent de liens indicibles les parents à l’enfant, tant avant que pendant et après la naissance. L’enfant est fabriqué de substances et d’émotions et fabrique lui-même ses propres substances et ses propres émotions. Il faut donc qu’il s’autonomise de ses géniteurs mais aussi que ses géniteurs se détachent de lui.

Pendant la grossesse par exemple, il y a un interdit alimentaire chez les Yami - entre Taiwan et les Philippines - : les géniteurs doivent éviter la consommation de tout un inventaire d’aliments, pour éviter à l’enfant certaines malformations ou caractéristiques, comme la consommation de calamar pour éviter que l’enfant marche à reculons ! En France nous ne sommes pas exempts de croyances, issues de la mémoire collective, au sujet des interactions mère-fœtus : on dit que si l’enfant porté est une fille, elle enlaidira sa mère...

Pendant l’accouchement, le rite de la couvade impose certaines précautions et certains gestes. Si un nouveau-né tombe malade, il peut mettre en danger ses parents car jusqu’à ce que l’enfant s’affirme suffisamment pour se différencier de ses géniteurs et se singulariser, il leur est substantiellement identique.

Cependant, malgré les soins apportés par la mère, l’enfant peut rester chétif. Dans beaucoup de sociétés, la mère n’est alors pas déclarée responsable, l’entourage invoquant plutôt une relation dysharmonique entre la mère et l’enfant. On préférera donc confier l’enfant à une autre femme. Dans certaines sociétés, comme en Grèce, lorsqu’un enfant vient au monde après que ses frères et sœurs aînés soient morts les uns après les autres, le hasard choisira un parrain qui pourra lever la malédiction : une fois l’enfant né, un membre de la parenté étendue de cet enfant met celui-ci à un carrefour et, au premier homme qui passe, s’écrit : " Arrête Parrain ! ", et le parrain de répondre : " Que les enfants de la mère arrêtent ! ", c’est-à-dire arrêtent de mourir.

Peu à peu, l’enfant s’individualisera. Une des marques de cette individualisation est la nomination par le nom et le prénom qui répond à une double nécessité : marquer son appartenance à une famille et à une lignée et dire la singularité de cet individu dans sa position familiale. Le prénom est rarement inventé mais est la reprise d’un prénom déjà porté. Il permet également, vu que le nom est généralement celui du père (7), de rétablir une certaine égalité entre les lignées maternelles et paternelles puisque les unes et les autres sont rappelées au fur et à mesure des naissances, voire confondues quand l’enfant reçoit deux ou trois prénoms. Mais en même temps, le prénom individualise l’enfant en le faisant échapper à ses lignées et en l’intégrant, lui et pas les autres, à la communauté des porteurs du même prénom.

Il y a toujours un jeu entre l’intérieur et l’extérieur, l’individuel et le collectif.

Puis, l’adolescent part pour aller fonder une famille ailleurs. En Espagne, dans les années 70, les parents n’étaient jamais prêts à laisser partir leur fille, notamment pour des raisons économiques. Le fiancé enlevait donc la fiancée. On supposait alors qu’elle n’était plus vierge et cela suffisait à ce qu’ils puissent se marier. Chez les Na, s’il n’y a pas cette coupure - on vit dans la même famille tant à l’adolescence qu’à l’âge adulte - reste la prohibition de l’inceste : on ne peut épouser son frère donc on cherche son partenaire dans une autre famille.

Une auditrice : L’ethnologie doit être objective et doit rapporter. Mais doit-on tout rapporter déontologiquement ?

Anne Cadoret : Il est clair que quand un ethnologue observe, il le fait avec ses tabous... Chez les Indiens des plaines d’Amérique, encore au début du siècle, un homme ou une femme, appelé le Berdache, pouvait se permettre de ne pas assumer son rôle sexuel. Des rites instituaient cette homosexualité. Un homme s’habillait alors en femme, ou une femme en homme. Pour un couple masculin par exemple, un homme prenait un statut de femme et épousait l’autre homme qui conservait son statut d’homme. Cette fiction sociale allait jusqu’au mime de l’enfantement : l’homme-" femme " grossissait et allait accoucher mais l’enfant n’arrivait jamais à vivre. Ces pratiques n’ont été révélées que tardivement, en 1962, car les Blancs d’alors, hostiles à cette sorte d’homosexualité reconnue dont ils avaient été témoins, n’en ont pas parlé !

Un auditeur : Par ailleurs, si des ethnologues et des sociologues ne font pas d’étude en France, c’est aussi parce qu’il leur faut une certaine maturité pour pouvoir traiter un tel sujet, sinon ils courent le risque de se voir étiqueté de complaisance...

Conclusion

La famille est un lieu d’identité mais aussi d’individualisation. L’enfant, pour grandir, ne doit pas rester trop proche de ses parents ni ses parents trop proches de lui. L’enfant doit arriver à sortir de sa famille, la consanguinité, en cherchant l’alliance, l’altérité, circulant ainsi dans le groupe social. Des personnages comme les parrains et les marraines aident à ce passage, ils sont là pour remettre les parents à leur place et permettre par exemple aux enfants de se marier, de quitter le giron familial, lieu d’amour mais aussi de conflits ; comme l’indiquent les contes de " Peau d’Ane " ou de " Cendrillon ", les parrains et marraines détiennent la juste mesure de la relation parentale.

Toute société doit répondre à cette nécessité, équilibre entre deux injonctions opposées et dangereuses, qui est de produire du semblable différent. Et les géniteurs ne peuvent y suffire, il faut également d’autres intercesseurs pour le développement de l’enfant : sages-femmes, parrains et marraines, nourrices, adoptants, entourage de l’enfant...

Le problème qui nous concerne est : quel est le nœud qui fait que les hétérosexuels pallient les problèmes, en reconnaissant l’adoption et d’autres moyens de substitution, et pas les homosexuels ? Que faire pour que l’homoparentalité s’inscrive au milieu des autres formes de configurations familiales ?

Décembre 1997


Notes bibliographiques

1. N. Belmont, " Aux sources de l’identité française, l’Académie celtique ", Editions du CTHS, 1995.

2. P. Legendre, " Les enfants du texte, leçon VI : étude sur la fonction parentale des Etats ", Fayard, 1992.

3. J. Commaille, " L’esprit sociologique des lois ", PUF, 1994.

4. M.-T. Meulders-Klein & I. Théry, " Les recompositions familiales aujourd’hui ", Nathan, 1993 ; dont la partie " Les recompositions familiales et le droit au démariage ".

5. A. Cadoret, en collaboration avec C. Bonnemain, C. Curjol & J. Delatte, " La multiparenté et l’enfant placé ", rapport de recherche, 1997.

6. M. Iacub, " Démographie et politique ", E.U.D., Dijon, 1997 ; pour la partie " La construction juridique de la nature dans la reproduction hors nature : les fécondations artificielles dans les lois bioéthiques ".

7. A. Cadoret, " Parenté plurielle, anthropologie du placement familial ", L’Harmattan, 1995.


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