Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Débathèmes
" De lart daccommoder les enfants "
Intervenant : Geneviève Delaisi.
Geneviève Delaisi de Parseval est psychanalyste, anthropologue de formation.
Le débat commence par lévocation dun article, paru dans le journal " Le Monde " du 17 janvier 1998 concernant la loi hollandaise sur " le partenariat enregistré " entrée en vigueur le 1er janvier 1998. Le parent et le partenaire dépourvu du statut de parent peuvent se faire attribuer lautorité parentale conjointe, ce qui a pour effet de faire naître certains rapports entre lenfant et le partenaire, comme lobligation alimentaire, la possibilité de porter le nom du partenaire non parent; en matière de succession, lenfant est alors assimilé à un enfant légitime du partenaire.
Geneviève Delaisi a travaillé pendant une dizaine dannées avec Levi Strauss sur la filiation. Elle a travaillé et travaille toujours sur la procréation artificielle avec donneur, elle sest posée la question des cogéniteurs et de la coparentalité.
Demblée dans les figurations de procréation médicalement assistée, il y a trois parents quon doit appeler " parents ". Le donneur est un être humain qui donne avec des motivations tout a fait liées à la parentalité comme celle daider un couple stérile à être parent.
Geneviève Delaisi refuse de lappeler " donneur " car cest une personne qui nest pas un étalon, cest un homme sollicité par les institutions médicales comme par les familles. On a dailleurs très vite demandé dêtre " donneur de sperme " à des hommes mariés et souvent pères de famille. Geneviève Delaisi nomme donc cet homme " cogéniteur ". Elle a aidé, en tant que psychanalyste, une dizaine de mères homosexuelles à avoir un enfant, soit dans un accompagnement dans le parcours de ladoption en tant que mère célibataire, soit dans un parcours dinsémination.
Par rapport à linsémination, elle a aidé ces couples toujours avec un donneur non anonyme, que ce soit un donneur familial ou amical. Cette question du donneur non anonyme est essentielle pour elle. Geneviève Delaisi est opposée à linsémination avec donneur anonyme, que ce soit pour des familles hétérosexuelles ou homosexuelles pour des raisons idéologiques. La PMA doit être inscrite dans le principe du respect de la dignité humaine dun cadre non anonyme avec un travail qui peut permettre de métaboliser des choses qui sont très compliquées.
En tant que psychanalyste connaissant bien ces questions, Geneviève Delaisi pense quil ny a aucune raison dexclure que de bons parents puissent être des parents de même sexe. Il peut y avoir des raisons pour que cela se passe mal mais ce nest pas forcément lié au fait que ce sont des parents du même sexe.
Selon Geneviève
Delaisi, les homosexuel(le)s devraient pouvoir adopter des enfants en tant quhomosexuel(le)s. La parentalité homosexuelle pose cependant des questions anthropologiques et psychanalytiques majeurs, telle que la question de ldipe. Il faut pouvoir aborder ces questions et travailler sur le plan théorique et faire en sorte que ces histoires soient envisagées dun point de vue humain.Il est donc nécessaire quaucun des protagonistes de ces histoires ne soi instrumentalisé. Ces histoires doivent être humaines, travaillées, accompagnées.
Geneviève Delaisi cite quelques phrases de P. Bourdier, psychiatre, avec lequel elle a beaucoup dialogué. Il a travaillé sur ladoption mais ce quil a dit peut-être transposé aux familles homoparentales. " Dans la famille nucléaire naturelle encore la plus nombreuse dans le social et le biologique, le nom et le sang habituellement coïncident. Quand la famille nucléaire naturelle pour quelques raisons ne marche plus, il nest pas évident quil faille impérativement la consolider, encore moins limiter. Peut-être vaut-il mieux laisser les passions et les occasions susciter des formules de vie qui nous paraissent bancales et compliquées, inhabituelles, exotiques. Lenfant pourra certes en souffrir, y perdre beaucoup dillusions, comme dailleurs dans certaines familles unies encore plus destructrices ; mais il pourra progressivement sy adapter, même en tirer profit sur le plan des activités mentales de symbolisation mais à la condition davoir un quelconque accès aux embrouilles, aux secrets, aux énigmes et à leurs acteurs. "
Cette question daider lenfant à comprendre très vite les éléments concernant lhistoire de sa filiation est fondamentale. Geneviève Delaisi a été chargée par lhôpital Necker, de 1976 à 1978, de faire une recherche sur les hommes qui avaient donné du sperme. Elle a constaté que ce don de sperme navait été anodin dans lhistoire de personne. Dans lhistoire de certains, cela a pesé très lourd. Cest aussi pour cela quelle défend la position du donneur non anonyme. Certains donneurs ont voulu savoir sils avaient eu des enfants, combien, sils étaient normaux. En plus de ces questions bien légitimes, il existe le fantasme dinceste. Le donneur est à respecter comme un protagoniste à part entière. Il a le droit de donner du sperme à un couple, il faut quil puisse assumer ce geste comme un acte humain.
Question : Le donneur peut avoir le choix dêtre connu ou pas. Il peut navoir aucune envie quun enfant à lâge adulte vienne lui demander des comptes.
Geneviève Delaisi : La décision législative sur le plan du droit de la loi de 1994, a été de rattacher la filiation artificielle, cest à dire avec donneur, à la filiation charnelle légitime ou naturelle et non pas à la filiation adoptive, qui est un autre choix possible. Cela veut dire que même si on prouve que tel homme est bien le géniteur biologique de tel enfant, en tout état de cause ce donneur ne risque rien au plan de la filiation, il naura aucun des droits et des devoirs afférents à la filiation.
Geneviève Delaisi nous cite lexemple dun couple de femmes quelle a rencontré dans le cadre de lexercice de sa profession de psychanalyste. Elle a accompagné ce couple de femmes qui a eu un enfant par insémination artificielle avec un couple ami. Le cogéniteur a pris un engagement moral, celui de ne pas reconnaître lenfant et dêtre prêt à ce que lenfant sache, au moment qui conviendrait aux mères, que cétait lui le cogéniteur. Sa femme était daccord, en fait tous les deux donnaient le sperme procréatif de leur couple au couple de femmes amies. Cette situation nétaient pas sans risque mais pour Geneviève Delaisi, cest une bonne situation.
La situation dun donneur non anonyme nest pas si explosive quon pourrait le penser, étant donné quil ny a aucune filiation légale entre le donneur et lenfant. Pour lenfant, cest souvent la curiosité de voir à quoi ressemble son cogéniteur. Il y a un risque que des liens sétablissent entre lenfant et le cogéniteur, toutefois lexpérience des enfants adoptés qui ont retrouvé leurs parents dorigine ne va pas dans ce sens là. Lidée de la rencontre enfant - cogéniteur provoque beaucoup de fantasmes, on pense que cette rencontre risque de tout faire éclater. La clinique de ladoption révèle que cette idée relève plus du fantasme que de la réalité.
Dans le cas du donneur anonyme, il y a un secret fait à lenfant. Il y a un père quelque part qui nest pas ses deux mères. Un donneur non anonyme va dans le sens dune plus grande transparence. Il ny a pas encore de statistiques sur les enfants nés par insémination artificielle avec donneur, mais rares sont les enfants, nés de cette manière, qui lorsque cest dans le non-dit, ne posent pas de questions. Les enfants nés par IAD, comme les enfants adoptés se posent des questions sur leur filiation.
Le fait pour un enfant dêtre issu dune famille homoparentale est un facteur de vulnérabilité. Le facteur de vulnérabilité associé à dautres facteurs peut engendrer un risque. Cet enfant par rapport à lenfant qui serait issu dune famille idéale (si elle existe), aura un travail supplémentaire à faire sur lui-même. Si cet enfant est bien équipé par la nature, sil est plutôt futé avec des parents ouverts, il pourra compenser les facteurs de vulnérabilité et avoir un développement harmonieux.
Question : Mes filles adolescentes ont eu le souci de toujours vouloir les choses, comme sil fallait quelles justifient leur mère. A un moment donné, elles ont craint quon dise " telle mère, telle fille " et que vis à vis de leurs copains et copines, on vive lhomosexualité comme héréditaire et quainsi on les catalogue. Aujourdhui, elles sont rassurées, elles ont chacune un copain. Quest ce qui fait quen tant que parents homosexuels, on se sente toujours obligés de faire mieux que les autres ?
Autre remarque : Dés que quelque chose ne va pas, on simagine que cest du fait de la situation homoparentale. Il est nécessaire que nous prenions du recul par rapport à cela.
Autre remarque : Il semble quun des nuds du tabou qui soppose à lhomoparentalité soit le fait que lunion homosexuelle soit une union non procréatrice.
Geneviève Delaisi : En termes psychanalytiques, ce qui choque cest ldipe. Lenfant dans son développement libidinal passe à un moment donné par une phase qui est le complexe ddipe. Lors de cette phase, entre 4 et 7 ans, lenfant ressent des sentiments compliqués, ambivalents, amoureux, agressifs à légard du parent du sexe opposé au sien. Cest à dire, le petit garçon vis à vis de sa mère et la petite fille vis à vis de son père. Le schéma est le schéma classique, quon retrouve très majoritairement sur la surface de la planète, où les enfants sont élevés par un couple de parents hétérosexuels.
Beaucoup de nuances ont été apportées par Freud dès le départ, qui ont été largement confirmées par tous les travaux qui ont suivi, notamment quil existe un " contre dipe "qui précède ldipe.
Ce fameux complexe ddipe qui est ce sentiment complexe dun enfant à légard du parent du sexe opposé est quelquefois induit par le parent lui-même. Le " contre dipe " du parent précède ldipe de lenfant, le contre dipe du parent crée ldipe chez lenfant. Autrement dit, cest le sentiment amoureux hostile, agressif du père, par exemple, vis à vis de sa fille, qui donc crée, chez cette petite fille une attitude séductrice ou au contraire agressive vis à vis de son père. Il existe donc ldipe, le contre dipe et également ldipe inversé.
Celui-ci se caractérise par le fait que toute cette complexité de sentiment peut se polariser, non pas seulement sur le parent du sexe opposé mais aussi sur le parent du même sexe. Le petit garçon peut avoir ce type de réaction vis à vis de son père et la petite fille vis à vis de sa mère.
On peut se demander quel est le noyau dur du développement libidinal de lenfant ?
Lenfant entre 4 et 7 ans dans son développement libidinal normal éprouve un sentiment très compliqué et complexe vis à vis de lun de ses parents, qui est en général le parent du sexe opposé. Qui est le parent sur lequel il y a cette fixation de lenfant ou qui induit, via le contre dipe, cette attitude chez lenfant ?
Sur cette question les psychanalystes se montrent assez nuancés.
Classiquement ce parent est le parent biologique légal mais il est très clair que lenfant fait son dipe avec celui qui lélève, peu importe quil soit le parent biologique ou non. Ceci est dailleurs manifeste dans les familles adoptives. Cest de ne pas passer par cette période du développement quest ldipe, que lenfant deviendra un adulte qui aura accès au stade génital.
Question : Si une petite fille fait son dipe avec une personne du même sexe, ne risque-t-elle pas davoir des difficultés au niveau de la construction de son identité ?
Geneviève Delaisi : Ceci est une question de fond, je suis obligée pour vous répondre de me retrancher sur des positions théoriques psychanalytiques, parce quil est absolument impossible de porter un jugement pour telle ou telle famille. Ce que je peux vous dire cest quun enfant pour partir " pas trop mal dans la vie " ne doit pas avoir trop de facteurs de vulnérabilité. Le deuxième point essentiel est quun enfant pour bien se développer a besoin davoir deux parents ; deux personnages parentaux qui sont en général le père et la mère, mais qui peuvent très bien être deux pères ou deux mères.
Ce qui est important est que ce soit deux parents qui ont des échanges entre eux, des échanges qui sont de lordre de la parole, de la solidarité, des échanges affectifs, sexuels.
En fait, deux parents qui ont une vie de parents et dadultes entre eux, qui ne sont pas simplement " les bons parents aimants " qui veulent tout faire pour leur enfant, mais qui aussi quelquefois se solidarisent contre lenfant, parce quils ont des complicités de grandes personnes, des " trucs " que lenfant ne sait pas.
Cest pour cette raison que je suis extrêmement réservée à légard des mères célibataires quon aide institutionnellement à avoir des enfants toutes seules.
Pourquoi, nous, société, irions-nous les aider à créer cette vulnérabilité qui est davoir une mère seule ou un père seul ? Lenfant fait son dipe avec en principe le parent de sexe opposé, mais dans son entourage et dans lentourage de ses parents, il y a aussi des personnes du sexe opposé.
Le psychisme humain est suffisamment souple pour créer des déplacements, des latéralisations, au point que dans certains cas de figure, dans le cas de ldipe africain en particulier, on voit que ldipe se joue non pas entre père et fils, mère et fille, mais entre pairs et cela fonctionne bien.
Il y a donc une plasticité du psychisme humain. Ce qui est mortifère et dangereux cest que lenfant ne puisse pas latéraliser, ne puisse pas faire de déplacements, quil ait soit un père ou une mère seule, soit deux pères ou deux mères sans rien autour. Dans ces cas là, lenfant aura des difficultés pour faire son dipe car il naura pas la possibilité de faire des déplacements.
On ne peut sétayer sur aucun fondement théorique pour prétendre quun enfant issu dun couple de parents homosexuels aura plus de difficulté au cours de la phase de ldipe, du fait davoir deux parents du même sexe. Les modalités du complexe ddipe sont plurielles. Il y a la figure classique de ldipe mais il existe également le " contre-dipe ", ldipe inversé et les déplacements que lenfant peut opérer.
Janvier 1998