Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens 

Débathèmes


" Beau-parentalité et constructions familiales "

Intervenant : Didier Le Gall

Didier Le Gall est Professeur de sociologie à l’université de Caen.

Pour mémoire : l'an dernier, l'APGL avait envoyé une série de courriers à toutes les unités de recherche susceptibles de s'intéresser à la parentalité gay & lesbienne. Didier Le Gall était parmi ceux qui ont répondu à l'appel. Travaillant sur la famille en général, et spécialiste des familles monoparentales, de la conjugalité non-cohabitante, des familles recomposées et, par conséquent, de la beau-parentalité, il est également "sociologue de l'intime".

Les premiers travaux de recherche sur les familles recomposées ne datent en France que de la fin des années 80. Ce qui ne manque pas de surprendre quand on connaît le taux de divortialité dans notre pays. Aux USA par exemple, les premiers écrits sur ce sujet datent de la fin des années 60.

Le sujet est pour la première fois véritablement abordé en France en 1987, avec la parution du numéro 97 de la Revue Dialogue, livraison pluridisciplinaire intitulée : " Les beaux-enfants. Remariages et recompositions familiales ". Mais les premiers travaux s’appuyant sur des données de terrain ne paraissent que quelques années plus tard. En 1991, sortent, pour le compte de la CNAF, les deux rapports suivants : " Le beau-parent dans les familles recomposées. Rôle familial, statut social, statut juridique ", de M.- J. Dhavernas et I. Théry, et " Recomposition familiale, usages du droit et production normative ", de D. Le Gall et C. Martin, et, la même année mais pour le compte du Plan Construction et Architecture, " Composer avec le logement. Recomposition familiale et usage de l’espace domestique ", toujours de D. Le Gall et C. Martin. Après ces premières recherches, bien d’autres suivront. La parution en 1993 chez Nathan de l’ouvrage collectif et pluridisciplinaire : " Les recompositions familiales aujourd’hui ", dirigé par M. - Th. Meulders-Klein et I. Théry, constitue d’une certaine manière, le premier bilan effectué en France sur ce sujet.

Les historiens nous l’ont montré : en raison notamment de la mortalité des femmes en couches, les remariages avec enfants d’une précédente union n’est pas un phénomène nouveau. Mais à la différence du veuvage, où le beau-parent vient d’une certaine manière, occuper une place " vacante ", la désunion fait de celui-ci un acteur supplémentaire de la " donne familiale ". Une situation qui, pour nous, est nouvelle. En effet, la recomposition de la famille nécessite de revoir l’organisation familiale selon des modèles inédits, notamment en ce qui concerne les devoirs et les obligations des acteurs, tant au niveau du foyer recomposé qu’à celui de la constellation familiale.

Reste que les comportements ayant évolué relativement rapidement, il n’existe pas de modèles pré-établis de comportements auxquels les individus puissent se référer. C’est ce que, dans un article intitulé : " Le remariage comme institution incomplète " paru en 1978 dans l’American Journal of Sociology, un sociologue américain, Andrew Cherlin, a parfaitement mis en évidence. Comparant les taux de divorce des premiers et seconds mariages, puis ceux des remariages après veuvage et des remariages après divorce, il parvient au constat suivant : si globalement les remariages sont plus précaires que les mariages, ce sont les remariages après divorces, constituant désormais la principale forme de remariage, qui sont les plus fragiles, le taux de divorce des remariages après veuvage étant inférieur à celui des premiers mariages.

Comment alors expliquer que la cohésion des remariages après divorce, qui le plus souvent comportent des enfants de la précédente union, soit plus précaire ? Pour A . Cherlin, le taux de divorce élevé de ces mariages serait lié à leur incomplète institutionnalisation dans notre société : " Mon hypothèse est que les difficultés des couples remariés après divorce sont dues à un manque de lignes directrices instituées pour résoudre de nombreux problèmes familiaux courants. Le manque de support institutionnel est moins grave quand aucun des deux n’a d’enfant d’un mariage précédent : dans ce cas, le remariage ressemble de très près à un premier mariage, et la plupart des normes du premier mariage s’y appliquent. Mais, lorsqu’au moins l’un des deux a des enfants d’une union précédente, les membres de la famille sont sans cesse confrontés à des problèmes qui n’ont rien à voir avec ceux que posent les premiers mariages, pour lesquels il n’existe aucune solution instituée. Sans solutions pré-établies, ces familles doivent résoudre toutes seules leurs difficultés. En conséquence, résoudre les problèmes quotidiens est parfois impossible sans engendrer conflits et embarras entre les membres de la famille ".

En bref, les membres de ces foyers se trouvent confrontés à des problèmes spécifiques que ne connaissent pas les autres foyers, qu’ils soient biparentaux ou monoparentaux. Et quand bien même ces acteurs voudraient dans ce cadre " ressembler " à une " vraie famille ", celle-ci ne pourrait leur être d’un grand secours, puisqu’elle n’a pas à faire face à ces problèmes de partage de l’autorité, de définition des rôles et du degré d’implication de chacun dans l’entretien des enfants résidant au foyer par exemple. Elles ne peuvent donc, comme les autres familles, avoir véritablement de comportements par habitude, pourtant si nécessaires pour favoriser l’intégration.

Ce manque d’institutionnalisation, A Cherlin l’illustre en montrant bien sûr que, tant dans la loi que dans la coutume, il n’est pas fait mention de ces familles, phénomène que l’on retrouve en France. Mais prenant aussi en exemple cette autre institution qu’est la langue, il montre que même le terme " stepfamily " n’est pas étymologiquement correct (le préfixe " step " renvoie à un vieux mot anglais qui désigne un orphelin) et qu’il n’existe guère de termes appropriés, pour que beaux-enfants et beau-parent s’interpellent au quotidien. Problèmes que nous rencontrons aussi en France. Non seulement l’expression " famille recomposée ", bien que passée dans les mœurs, est discutable (je lui préfère personnellement celle de foyer composé), mais les termes de beau-père et belle-mère ne sont guère adéquats, puisqu’ils désignent avant tout le père ou la mère de son conjoint. Mais la version étymologiquement correcte (parâtre, marâtre) est tombée en désuétude en raison de la haine des secondes noces qu’illustrent fort bien nos contes de fées (Cendrillon, Blanche-Neige). De la même manière, l’usage du prénom pour s’interpeller, faute de termes d’adresse précis, est révélateur d’un certain flou. En bref, l’inadéquation du vocabulaire traduit, voire trahit, le manque d’assise de ces familles.

En l’absence de règles instituées et légitimes, ces familles seraient en quelque sorte livrées à elles-mêmes et contraintes de " bricoler " tant bien que mal des modes de régulation adaptés à leur situation. Les relations familiales sont alors complexes, car peu habituelles, peu coutumières dans nos sociétés. Cependant, cette complexité n’est pas liée à la situation elle-même, mais au fait que, dans nos sociétés, les règles instituées s’établissent sur les premiers mariages, ce que relève fort justement d’ailleurs A. Cherlin: " Alors que les familles par remariage peuvent sembler complexes à des Américains, il n’en existe pas moins de nombreuses sociétés dans lesquelles des règles de parenté et des modèles familiaux compliqués co-existent avec un système familial parfaitement stable. Mais dans la plupart de ces sociétés, rôles et liens familiaux sont bien définis. Si ces familles semblent complexes à des occidentaux, leur activité est régulée par des modèles établis de comportement. La différence majeure entre familles de remariés aux Etats-Unis et familles complexes d’autres sociétés tient donc au manque de règles sociales instituées. Notre société, tournée vers les premiers mariages, ne fournit que peu de réponses aux problèmes particuliers du remariage et surtout du remariage après divorce ". Il est probable que de nouveaux modèles de conduite émergent dans les années à venir, favorisant ainsi l’institutionnalisation de ces familles. Mais la conjonction " nouvelles normes familiales/société " ne se fera à l’évidence que très progressivement.

Quoi qu’il en soit, l’absence de normes auxquelles ces familles pourraient se référer, pose avec acuité le problème de savoir s’il faut ou non offrir à ces familles un cadre juridique adapté à leur situation. Sur ce point, on peut dire que les avis sont partagés. Ainsi, se situant dans la perspective du nécessaire ajustement entre droits et pratiques sociales, J. Rubellin-Devichi, Directrice du Centre de Droit de la Famille de Lyon estimait, dès 1987 (Dialogue, N 97), qu’il était plus que temps que cette réalité sociologique des familles recomposées devienne une réalité juridique. Si cette option va dans le sens de certaines attentes, d’autres juristes spécialistes de la question, tel H. Fulchiron, membre lui aussi du Centre de Droit de la Famille de Lyon, considère en revanche que l’hétérogénéité des secondes unions rend vaine toute recherche à priori d’un cadre juridique adapté.

Que ces familles ne puissent pas avoir de comportements par habitude faute de repères normatifs, et que le droit néglige de les prendre en compte, est incontestable. Mais en se limitant au constat : il existe une " dérégulation externe ", ces approches ne pouvaient que nous conduire à développer une réflexion sur le droit qu’il convenait de produire en la matière. Or comme le remarquait fort pertinemment J. Commaille: " La loi n’est jamais qu’un élément dans un système où agissent d’autres instances productrices de normes sociales ou qui relèvent de l’infra-droit " (Sociologie et sociétés, 1986). Ne pouvait-on alors renouer avec une problématique plus sociologique qui, avant même de s’interroger sur le type de cadre juridique qu’il serait adapté de proposer, commencerait par analyser les modes de régulation intra-familiaux? Concrètement, en l’absence de cadres normatifs précis et spécifiques, de modes de régulation externe, comment ces familles agencent-elles leurs rapports, comment fondent-elles la légitimité de leurs décisions, et ressentent-elles véritablement un manque de droit ?

Telle est la question qui a initié mes travaux de recherche en collaboration avec C. Martin à la fin des années 80. C’est ainsi que nous avons réalisé une recherche auprès d’une vingtaine de configurations familiales post-divorce (parent-gardien + nouveau conjoint + parent non-gardien) afin d’appréhender les diverses attitudes adoptées par leurs membres à l’égard du droit. Un an et demi plus tard, dans le cadre d’une autre recherche, nous avons effectué un second relevé auprès de ces familles. Il nous a alors été possible de voir comment s’est déroulé et a évolué le processus de recomposition familiale qui, de la désunion, mène à la constitution d’une famille à beau-parent, et donc de dégager les modes de régulation/adaptation qu’elles mettent en œuvre.

Trois principaux facteurs, étroitement liés entre eux, émergent de l’analyse: le milieu social, la représentation sociale de la famille et le type d’agencement post-divorce. A l’instar de ce que soulignait I. Théry, il nous a semblé que la distinction qu’elle propose entre deux logiques de l’après-divorce, nous permettait d’organiser les pôles d’un continuum d’attitudes de nos parents enquêtés.

Des divorces conflictuels, avec une procédure pour faute, qui intervient, soit pour cause d’adultère, d’alcoolisme, de violence ou d’abandon du foyer. Un après-divorce, durant lequel les rapports parentaux se maintiennent dans le conflit ou s’émoussent peu à peu, aboutissant à une disparition quasi-totale des relations entre le parent-gardien et le parent non-gardien, d’une part, et entre les enfants et le parent non-gardien, de l’autre. Une logique de substitution très nettement dominante, qui fait que les parents gardiens cherchent très tôt à reformer un couple, ou mieux, à " refaire leur vie ". Une volonté de convertir ces nouvelles rencontres en un mariage à plus ou moins long terme. Nous avons ici affaire à une conception relativement traditionnelle de la famille, avec une division assez nette des rôles des sexes, où le remariage est le garant de l’officialité et de la légitimité de l’union.

La faillite du couple est comprise comme le résultat d’une mauvaise alliance. Le nouveau partenaire est alors dépeint comme le contre-modèle du précédent et le remariage est envisagé. La " nouvelle " famille est avant tout une famille qui doit, autant que possible, s’approcher de la norme familiale de référence : la famille nucléaire traditionnelle. Sauf cas rares, le projet de remise en couple accentue alors la logique de substitution déjà amorcée, et le droit semble être le seul recours légitime pour assurer la régulation. Substitution et hétéro-régulation, voilà ce qui spécifie cette tendance.

Les désunions sont beaucoup moins " brutales ". Les conjoints négocient les conditions de leur séparation, sans pour autant nécessairement recourir immédiatement au droit et à la justice. Des mécanismes d’auto-régulation s’instaurent sans trop de difficultés. Le droit n’intervient que dans un second temps, souvent d’ailleurs pour avaliser les accords passés. Emerge la volonté de maintenir des rapports entre chacun des parents et les enfants. Les parents non-gardiens assument globalement leur responsabilité parentale et attachent une importance à ce que leur rôle ne soit pas " gommé " par la remise en couple du parent gardien. Les enfants " circulent " assez librement, avec l’accord des parents au sein de la nouvelle configuration familiale et les nouvelles rencontres s’inscrivent dans ce fonctionnement où l’on privilégie la pérennité des rapports et non leur substitution. Le remariage ne s’impose pas comme une nécessité. Il apparaît parfois comme une commodité. Les nouveaux partenaires prennent progressivement place dans la configuration en évitant toute ingérence.

Dans ces milieux sociaux favorisés, il n’y a pas véritablement de " fracture " irréversible. On assiste à une réorientation lente et dosée des situations et des relations. On a déjà fait sa vie, on se doit d’en assumer l’héritage par des aménagements adéquats. Chaque partenaire du premier couple conserve un rôle que le divorce a certes réaménagé, mais sans le supprimer. La " nouvelle " famille ne cherche pas à s’assimiler à une " famille nucléaire " de type traditionnel. Le ressenti d’un manque de droit, et donc la demande de droit et son usage, sont moins prégnants. Les acteurs n’ont recours au droit que pour entériner les aménagements négociés entre eux ou pour trancher un conflit d’intérêt. Ce comportement s’inscrit parfaitement dans le mouvement actuel de désinstitutionnalisation qui promeut des situations de fait, dans lesquelles les acteurs définissent eux-mêmes les modalités de leurs rapports de façon contractuelle, quitte à expérimenter des solutions que le droit ignore. Pérennité et auto-régulation, voilà ce qui caractérise cette autre logique.

Telles sont les deux grandes tendances qui émergent de l’analyse du matériau que nous avons recueilli, et confortent l’idée selon laquelle ces familles se différencient avant tout par le type de régulation qu’elles adoptent.

En bref, plus les représentations familiales présentent le modèle dominant comme référence ultime, moins la pérennité et l’auto-régulation ont de chances de se profiler, et inversement. Pour le dire autrement, moins l’image traditionnelle de la famille s’impose comme norme contraignante, plus les acteurs sont prédisposés à s’adapter à la situation en développant des modèles de comportement inédits afin de rendre compatibles " héritage " et projets d’avenir. Dans un cas la recomposition familiale s’opère par rupture, dans l’autre, elle se déroule sur le mode d’une certaine continuité. Il paraît donc bien hasardeux d’avancer que les familles recomposées constituent un type de famille sur la base de leur incomplète institutionnalisation. Grosso modo, le manque de supports institués semble bel et bien vécu différemment aux deux extrêmes de l’échelle sociale.

Quant au rôle de beau-parent, il diffère selon que l’on tend vers l’un ou l’autre pôle. Dès lors que le mode de régulation s’effectue sur le mode " substitution/hétéro-régulation ", on a plutôt ce que l’on peut appeler un beau-parent de substitution, en ce sens que le rôle du nouveau conjoint s’apparente à celui que tenait le père. Quand en revanche, il se déroule plutôt sur le mode " pérennité/auto-régulation ", cas plus fréquent dans les milieux culturellement bien dotés, il s’apparente à ce que j’ai proposé d’appeler un " amical parrainage " : un lien social inédit certes, mais qui semble progressivement avoir droit de cité dans ces milieux, peut-être justement parce que ces beaux-parents ont un rôle éducatif (socialisation, protection) qui ne concurrence pas (suppléance) les fonctions dévolues à la parenté en ce domaine.

Cette évolution progressive que l’on constate aujourd’hui ne contribuera-t-elle pas alors à modifier nos représentations de la parenté ? D’une vision classique de la famille essentiellement structurée autour des parents biologiques, ne passerons-nous pas à une conception pouvant intégrer comme dans d’autres sociétés une sorte de pluri-parentalité ? Question qui nous ramène au débat sur l’homoparentalité.

APGL : Ne faut-il pas distinguer entre beau-parentalité et co-parentalité, un de "nos" modèles de parentalité ?

Pour le couple homosexuel, il y a séparation totale entre situation biologique et désir de parentalité. Selon D. Le Gall il faut considérer absolument le "mode de fabrication" de l'enfant que choisit le couple. Le cas de l'IAD anonyme - le partenaire biologique restant inconnu par les deux parents biologiques - est tout à fait à distinguer de toute "fabrication artisanale". C'est à partir de cette distinction que l'on pourra déterminer s'il s'agit de co-parentalité pour le père/la mère non-biologique, ou alors d'une forme de beau-parentalité. Le partenaire homo "héritant" des enfants biologiques de l'autre, se trouve dans une situation de beau-parentalité tout à fait "classique", très comparable à celle des couples hétéro. Comme eux il aura à résoudre le problème de l'autorité beau-parentale. En fin de ligne ce sera probablement l'enfant qui décidera comment il accepte cette autorité nouvelle.

APGL : "...heureusement, j'ai été marié, par rapport à mes enfants! Le statut de l'enfant naturel, en comparaison avec l'enfant légitime, c'est complètement différent ! Moi j'ai vu des mecs arriver en pleurant et qui découvraient qu'ils n'avaient aucun droit par rapport à l'enfant, simplement parce qu'ils n'étaient pas mariés. Et donc, je crois que le droit peut aviser pas mal de choses, plus peut-être, je crois, pour des gens comme nous..."

D. Le Gall : " Il faudrait déjà que le terme d'homoparentalité passe dans les mœurs. Si j'utilise ce terme actuellement avec mes étudiants, ils ne comprennent pas ! Quant au terme d'homosociabilité, c’est à peu près la même chose, bien qu’il y ait eu, un colloque à ce sujet à Amsterdam il y a quelques années. La notion de co-parentalité en revanche est beaucoup plus récente, et vient de l'anglais : " co-parenting ", appliqué d'abord et surtout aux couples homo adoptant un enfant (co-parents d'adoption) ".

Pour l’APGL, les co-parents sont ceux qui sont à l'origine du désir d'avoir un enfant ensemble, sans pouvoir y participer biologiquement.

APGL : "Malheureusement en France, le seul modèle est le modèle de l'union procréative ; tout le reste est un dérivé, ou tente de " singer " cette union-là ...alors que l'homosexualité est essentiellement non-procréative".

APGL : "Il faudrait arrêter de parler de non-fécondité de la relation homosexuelle. On est potentiellement fécond comme n'importe qui d'autre. En fait, ce qu'on cherche à penser c'est notre relation avec nos enfants ! Tant que l’on pensera à la relation de couple, on continuera à voir le couple infécond. Si en revanche on pense à la relation parents-enfants, on arrive à des cheminements tout à fait autres de la pensée."

D. Le Gall : "Je suis sans doute un peu trop façonné par les catégories de pensée classiques, comme bon nombre d’autres personnes d’ailleurs. Aussi est-ce la raison pour laquelle, tout à l’heure, quand on me posait la question : " Est-ce plutôt co-parental ou beau-parental ", j'ai tout de suite pensé au " mode de fabrication ". Mais c’est vrai que, sur le fond, je ne vois pas tellement le problème, excepté que le terme beau-parental n’est pas vraiment adéquat".

APGL : "J'avoue qu'il y a une dizaine d'années, par rapport au compagnon de la mère de mes fils, je disais ‘le faux père’. Comme si je voulais dire ‘c'est moi, le vrai père’. Je craignais peut-être de perdre l'autorité par rapport à mes fils, j'étais dur dans les mots. C'est peut-être aussi par rapport à mon homosexualité, je ne sais pas".

APGL : "J'ai lu une étude qui dit qu’à peu près 50% des pères ne voient plus leurs enfants au bout d'un an. J'ai des enfants qui vivent en Bretagne... alors, pour moi, l'autorité parentale conjointe est plutôt très disjointe ! ....J’ai interrogé mon avocat qui m'a expliqué que la justice ne pouvait rien faire et que c'était au bon vouloir de Madame. Compte tenu d'une telle réalité, pourquoi rien n'est il fait pour revaloriser des droits qui existent déjà, pour les faire appliquer ? Et pourquoi la société n'est elle pas apte à remettre des droits aux gens qui ont le désir et la possibilité de s'occuper d'enfants ?"

D. Le Gall : "On voit bien que la loi n'est pas neutre, qu'elle a plus ou moins un fondement idéologique, qu’elle traduit une orientation, voire un choix de société. Mais il y a eu au fil du temps des améliorations. De la toute puissance paternelle, on est progressivement passés à l’autorité parentale conjointe, ce qui est quand même un progrès. Mais il est vrai qu’avec la notion d’ " intérêt de l’enfant ", qui reste pour le moins floue, il arrive que l’interprétation d’une situation par un juge puisse aller dans un sens qui ne corresponde pas tout à fait à l’idée que l’on peut se faire de ce qui serait " bénéfique " pour l’enfant".

APGL : "Il y a une discrimination énorme par rapport aux hommes !"

APGL : "Est-ce que vous menez des études sur l'homoparentalité ?"

D. Le Gall : "Personnellement non, bien que l’année dernière j’ai cherché longuement un financement pour amorcer une recherche sur ce thème. Pour être franc, je me suis plutôt mal fait recevoir, partout où je suis allé. Cependant, bien que le sujet soit relativement nouveau pour moi, j’ai actuellement une étudiante de maîtrise qui réalise, sous ma direction, un travail sur l’homoparentalité."

APGL : "On devrait le passer sous un titre plus neutre…"

D. Le Gall : " C'est ce qu'on m'avait dit... en gros ‘’tu fais un truc SIDA’’... "

APGL : " ...associer d'office l'homosexualité au SIDA ! Non. "

D. Le Gall : "...les financeurs ne pensent qu'avec leur logique à eux... Ce sont soit des appels d'offre, soit des propositions de recherche avec demande de financement. Et la décision revient presque toujours à un Conseil d'administration, en clair, à des gens qui, majoritairement, sont, soit indifférents, soit très normatifs. Quoi qu’il en soit, c’est vrai que l’on m’a plusieurs fois conseillé de " relier " cela avec le sida, tout simplement parce que le sida constitue un enjeu de santé publique. Et de ce côté, il y a de l’argent... "

APGL : "Sans budget, qu’est-il possible de faire ?"

D. Le Gall : "Eh bien, comme je fais, avec des étudiants... Mais dans les sciences sociales, recueillir des données de terrain, qu’on le veuille ou non, ça revient à terme très cher. Pourtant, ce serait intéressant de promouvoir des travaux sur ce thème. Avec l’accroissement du nombre des familles recomposées à la suite d’une union féconde défaite, je crois, comme je l’ai laissé entrevoir, que l’idée de pluri-parentalité va progressivement faire son chemin. Et je crois que c’est une bonne chose car aujourd’hui, les enfants sont assez souvent " enfermés " dans une sorte de face à face exclusif avec leurs parents. D’autres " personnes relais " afin d’assumer aussi leur socialisation peuvent s’avérer, tant pour les parents que pour les enfants, fort utiles".

APGL : "Chez les 18 ans, il y a un net retour à la famille..."

D. Le Gall : "Il y a phénomène de retour, d'ailleurs accompagné (pour ne pas dire promu) par une littérature assez étonnante. Prenez par exemple ce livre "La tyrannie des plaisirs" (Jean-Claude Guilbaut) qui vient de sortir. Il est bien fait, bien documenté, bref, intelligent. Mais il défend tout de même l’idée que l’on est allé trop loin. Comme c’est très finement amené, la rhétorique aidant, on est tenté d’adhérer à la thèse défendue. Mais ce qui me gène dans ce genre d’ouvrage, c’est qu’il participe à la remise en cause une certaine forme d'hédonisme. De mon point de vue, si danger il y a, il ne réside pas dans le fait que nous sommes allés trop loin, mais plutôt dans celui, qui est concomitant, de la perte des repères, de l’effondrement d’un certain encadrement collectif. Et de ce point de vue, on ne peut être que contre ceux qui tendent à plaider pour un " retour en arrière ", en gros pour une certaine " remoralisation " des mœurs. D’abord parce qu’on ne sait jamais vers quoi ça peut nous mener ; ensuite, parce que ça n’est pas véritablement le problème, même si en effet, des formes de régulation plus collectives sont sans doute souhaitables ".

APGL : "Est-ce que, vous, vous avez des hypothèses de travail concernant l'homo-parentalité ?"

Après quelques bifurcations, D. Le Gall déclare ne pas en avoir personnellement, mais que son étudiante (voir ci-dessus) en a quelques unes ; il faut toutefois attendre qu’elle soutienne son mémoire.

D. Le Gall fait une remarque d'ordre méthodologique : lorsqu'on observe la socialisation d'enfants de familles homoparentales, et qu’on la compare à celle des enfants de familles hétéro, il conviendrait de le faire milieu social par milieu social, ce qui est rarement le cas, notamment dans les études américaines.

APGL (tentative de conclusion) : "Il faudrait donc essayer de chercher plutôt autour de la pluri-parentalité que de la beau-parentalité."

D. Le Gall insiste sur le fait que les termes doivent d'abord désigner des choses précises et qu’il serait sans doute intéressant de reprendre un peu plus à notre compte cette idée ancienne de parrainage.

APGL (dernière question rituelle) : "Selon vous quel est le nœud du tabou qui s'oppose à l'homoparentalité ?"

D. Le Gall : " L'homosexualité est a priori acceptée ; mais dès lors que l'on parle d'homoparentalité, on franchit un pas décisif qui fait qu'on touche au registre de la " fabrication ", et cela dérange. Puis cela touche au registre "du même", du semblable, de la non-différence. Or, dans notre société, la différence est perçue comme nécessaire pour la socialisation de l'enfant. Il est dès lors inconcevable que deux "semblables" puissent œuvrer à une socialisation optimale, sachant que sur ce point, il existe, je crois, une ségrégation sexuelle : la socialisation homoparentale me semble socialement plus acceptable lorsqu’elle est féminine ".

APGL : " Il faudrait donc plutôt essayer de chercher autour de la pluri-parentalité que de la beau-parentalité… "

Février 1998

(1). Dans une logique de substitution, les acteurs privilégient la recomposition d’une famille comme modèle de re-stabilisation, une famille " effaçant " l’autre. Dans une logique de pérennité, prime le maintien du lien parental au-delà du conjugal par ré-organisation de la famille dans des formes nouvelles et complexes.

Retour en haut     Retour à la liste des débathèmes