Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Débathèmes
" Filiation, parentalité et projet de couple "
Intervenant : Irène Théry
Irène Théry est directrice de recherche au CNRS, sociologue de la famille, auteur de " Le démariage " (Ed. Odile Jacob 1996)
Introduction
Philippe remercie Irène Théry dêtre venue et rappelle les valeurs de lAPGL : le respect, lécoute, le non-jugement et la sérénité. Irène Théry rappelle ses premiers contacts avec lAPGL.
Irène Théry : Je remercie lAPGL, et notamment son bureau, Martine et Eric, pour son attitude douverture et de dialogue. Après la parution de lentretien dans LExpress, puis ensuite sur France Culture, nous avons longuement discuté. Je pense que cette ouverture permet de faire avancer la cause homosexuelle, mieux que des insultes.
En introduction, je voudrais préciser mon cheminement. Jai été amenée à minterroger sur la question de la filiation, à partir de celles du couple et du CUS.
En 94, je menais une enquête sur le secret, le silence et la confidence dans les rapports entre les malades du SIDA et leurs proches - sans pour autant réduire la question homosexuelle à celle du SIDA. Avec lassociation AIDES, jai eu à réfléchir sur le CUS et le CUC et je ne croyais pas quils soient la bonne issue juridique pour la reconnaissance légale du couple homosexuel. Mais je nai pas pris publiquement position car je navais pas dalternative à proposer.
Jai décidé décrire cet article quand jai pensé que les modèles dEurope du Nord et des Pays-Bas pouvaient être un exemple possible: celui du "mariage" homosexuel, et non pas un contrat dunion sociale.
Par rapport au CUS qui ne reconnaît pas les concubins homosexuels, ces "mariages", que je préfère appeler contrats de partenariats civils, proposeraient des droits égaux, sauf en matière de filiation. Quant aux concubinages, ils doivent être traités en tant que tels dans un souci dégalité absolue entre les couples.
Concernant la filiation, je connaissais surtout le problème des homosexuels divorcés qui ne peuvent pas voir leurs enfants : les questions de garde, les difficultés vis-à-vis de la justice, etc., un de mes collaborateurs étant beau-parent des enfants de son compagnon.
Mais je marrêtai sur deux questions : lusage de lautre sexe comme pourvoyeur de vie, et le risque dabandon dun système de parenté mixte qui garde le masculin et le féminin.
Dans lopinion, la question homosexuelle posée est celle du couple. La filiation reste absente des débats et nest envisagée que dans un avenir lointain. Moi-même, je commence juste à percevoir certaines questions. Par exemple, la lecture de Pagaye (Ndlr : journal de lAPGL) ma appris lexistence des cas de deux couples, un couple dhommes et un couple de femmes, qui sentendent pour faire un enfant. Javais pensé dans mon article, surtout aux cas des mères-porteuses et des donneurs de sperme. Mais il existe beaucoup de situations hétérogènes qui devraient être différenciées.
Je souhaiterais discuter avec vous de lusage de lautre sexe pour faire la vie et la question du système de parenté.
I Présentation dIrène Thery
Les homosexuels divorcés qui ne peuvent pas voir leurs enfants
La question des enfants nés dans des unions hétérosexuelles et qui ne peuvent rencontrer leur parent homosexuel, implique la société. Un magistrat intervient et organise les droits de visites, en fonction de ce quil estime, lui, bon pour lintérêt de lenfant. Sur ce point il faut évidemment combattre la discrimination et les préjugés injustifiables.
Néanmoins, je pense que lutilisation denquêtes nest pas le meilleur ou le seul moyen pour les combattre. Je travaille depuis 15 ans sur le divorce et sur les argumentations en référence à lintérêt de lenfant. Ma position est que la société ignore ce qui est bon ou mauvais pour lenfant. Sauf grand danger pour lenfant, cet élément ne doit pas être pris en compte dans les décisions de justice.
Les juges ne peuvent légalement pas considérer que des personnes dune certaine catégorie soient de mauvais parents, et leur interdire laccès aux enfants. Peu importe les résultats des recherches, qui se situent également dans une logique de catégorisation, un magistrat ne doit pas enlever à lenfant le droit élémentaire de voir ses deux parents. Il faut concilier la lutte contre les préjugés et le combat pour les principes du droit démocratique.
Sur le fond, rappelons que la législation sur les divorces progresse très lentement, et pas uniquement pour les homosexuels. Par exemple, lhébergement alterné, est encore refusé par certains magistrats au nom de lintérêt de lenfant. Ils prétendent que celui-ci naurait alors plus de " chez-soi ", plus de repère. En revanche, ces juges accepteront plus facilement un élargissement des droits de visites, bien que celui-ci engendre des difficultés dorganisation pratiques bien plus grandes que lhébergement alterné. Une situation absurde. Quand deux parents sont responsables et sont daccord pour organiser le quotidien de lenfant, le juge na pas à intervenir.
Quand lenfant est souhaité par le couple homosexuel.
Demblée jétablis une distinction entre le cas où deux couples se mettent daccord pour donner la vie, et le recours aux PMA.
Le premier cas, laccord entre deux personnes à part entière, qui ont toutes deux voulues lenfant mais ne lélèvent pas ensemble, ne pose aucun problème de droit, puisque ces personnes sinsèrent dans le droit existant.
[ APGL: Il pose la question du statut du beau-parent ].
Evidemment, ce dont Martine (APGL) ma convaincue est que ce cas pose le même problème que toute recomposition familiale. Lenfant a son père et sa mère, et dautres adultes qui lélèvent, qui laiment...
Le combat peut être mené au niveau global des beaux-parents qui élèvent lenfant de lautre. Ils nont actuellement aucun droit et commencent juste à les revendiquer. Les personnes qui, au quotidien, éduquent, nourrissent, aiment lenfant de lautre, réclament des droits et des protections pour ce lien spécifique à lenfant, différent de celui du parent. Simplement, le beau-parent vit en union homosexuelle et non hétérosexuelle avec le parent.
Le cas de deux couples qui sentendent est néanmoins un peu différent de la recomposition familiale classique, car lenfant naît dans des couples gays et lesbiens déjà constitués qui lont voulu ensemble - cest un cas que je connais peu -.
Le deuxième cas, le recours aux PMA, pose le problème de lutilisation de la personne humaine comme pourvoyeuse de vie.
Dans le cas des banques du sperme et des mères-porteuses, il me semble difficile dadmettre que lautre être humain soit considéré comme un moyen pour avoir un enfant. Allons-nous couper totalement le lien entre la parentalité et la biologie? La PMA aujourdhui suppose des donneurs de sperme qui soient de simples géniteurs. Toute lambiguïté de la société est là, car dun côté elle organise de la reproduction strictement biologique, et de lautre, elle accorde une grande signification à la filiation, comme lien social et humain.
Moindre mal, la PMA est réservée aux couples stériles, et nest pas considérée comme un moyen ordinaire davoir des enfants. Je crains que demander lusage des PMA lorsquil ny a pas de pathologie - comme le fait lAPGL car je ne parlerai pas de stérilité homosexuelle - cesse de faire des PMA un système dexception pour en faire une situation normale. Je crains que ce saut ne donne le droit dutiliser lautre être humain comme simple pourvoyeur de vie. Or transmettre la vie est organisé, inscrit dans la symbolique généalogique.
La deuxième question est le système de parenté. Le nôtre est égalitaire entre les sexes et inscrit symboliquement lenfant dans sa double parenté masculine et féminine; certains systèmes sont patrilinéaires ou matrilinéaires. Je pense quil est bon davoir cet ordre symbolique qui inscrit lenfant dans la double référence. Il est difficile de demander que le système légal cesse dassurer cette égalité des deux sexes. Au-delà du cas un peu particulier de lhomosexualité, la question me pose problème dans lensemble du système.
Il existe toujours un système de norme dans lequel lexception nest pas une infériorité. Par exemple, notre système dit que les enfants sont élevés par ceux qui les ont faits. Ladoption est lexception mais a la même valeur légale. Un parent adoptif est pleinement un parent.
Peut-être à travers la question dun statut de beau-parent, pourrons-nous donner une place au conjoint, hétérosexuel ou homosexuel, et préserver la double référence masculine et féminine comme ayant une valeur pour toute la société. Dans le même temps, nous devons organiser lexception pour que les enfants qui naissent dans des situations exceptionnelles aient une place.
En conclusion, je suis favorable à des contrats de partenariats civils et opposée au "mariage" homosexuel car le mariage organise la filiation et non pas seulement le couple.
Peut-être à travers la question dun statut de beau-parent, pourrons-nous donner une place au conjoint, hétérosexuel ou homosexuel, et préserver la double référence masculine et féminine comme ayant une valeur pour toute la société.
II- Débat
1- Homosexualité et discrimination
Un auditeur : Père divorcé, jai vécu une discrimination parce que jétais un homme et non à cause de mon homosexualité. La garde a été donnée à la mère et je nai pas eu lautorité parentale conjointe. Aussi, jai rejoint lassociation La condition paternelle, un milieu hétérosexuel, pour défendre tous les hommes et pas uniquement les homosexuels.
Irène Théry : La discrimination est un phénomène complexe. Pendant très longtemps, il a été admis que le divorce entraînait fatalement la rupture du lien entre lenfant et un des parents. Les pères ont été victimes de cette fatalité avec une incroyable régularité depuis 1884: 85% de gardes à la mère. Mais à lépoque, le divorce était considéré comme une déviance.
La situation a changé avec lexplosion du divorce ; il est désormais considéré comme un échec de lexistence qui doit quand même préserver le lien de lenfant aux deux parents. Si les mères ont toujours lavantage de garder et délever plus souvent lenfant, elles en ont également la responsabilité pleine et entière. Noublions pas que certains pères ne se préoccupent absolument pas de leurs enfants et que lintérêt des mères nest pas délever seules leurs enfants, de connaître des difficultés, de sappauvrir
Pour aller vers plus de justice, le débat a porté au début sur la répartition des gardes: Pourquoi pas 50% de garde chez lun et 50% chez lautre. Je pense que la bonne issue est plutôt vers les gardes conjointes.
Aujourdhui, lautorité parentale est exercée le plus souvent conjointement, mais le juge décide encore de la résidence principale. Il reste donc une discrimination envers les hommes, mais dont les femmes font les frais.
Une auditrice : Les services de lAide Sociale à lEnfance (ASE) catégorisent les parents et discriminent les homosexuels en délivrant ou non des agréments nécessaires à ladoption. Par exemple, je lis : " des réserves dordre psychologique sont soulignées en raison de votre vie de couple homosexuel. Ce mode de vie est générateur de difficultés importantes pour lenfant, tant dans sa construction psychique que pour son intégration sociale ". Face à cela, nous devons mener la lutte contre les préjugés et montrer des études prouvant que nous sommes de bons parents.
Irène Théry : Il faut casser le préjugé en montrant des exemples. Mais la solution ne peut être remise dans les mains dexperts. Cest plus par la visibilité de lassociation, par limplication personnelle que lon change lopinion. Beaucoup de gens nont jamais vu cette situation.
Mais trouvez-vous choquant quil y ait des services pour lagrément à ladoption ?
Un auditeur : Jai demandé également un agrément et je suis révolté par la manière dont cela se pratique. Pour moi, les psychiatres, les psychologues et les assistantes sociales devraient être là pour faciliter lexpression du désir denfant dun couple ou dun célibataire, et pour leur faire prendre conscience de tout ce que la parentalité engendre. Ils ne devraient en aucun cas les juger et leur interdire délever un enfant sur simple étude de dossier. Sinon, le système devrait aller au bout de la logique et linterdire également à des couples hétérosexuels qui font des enfants dans des conditions matérielles ou psychologiques très difficiles.
APGL : Jai vu, dans ma pratique professionnelle, une enfant qui, délaissée une première fois puis reprise par sa mère, a été de nouveau abandonnée après six mois. Je pense quil faut absolument des garde-fous, pour homosexuels et hétérosexuels, et offrir des garanties à lenfant. Nous ne luttons pas pour le droit à lenfant, mais pour pouvoir concrétiser notre désir denfant.
Un auditeur : La façon dont le système est actuellement fait nempêche pas les cas malheureux que tu cites. En étant très strict, je pense que lon prive certains couples qui pourraient très bien élever des enfants. Aller dans les couloirs de la DDASS pour demander son agrément pendant neuf mois prouve que lon est très motivé pour être parent.
APGL : Jai eu mon agrément. Les trois rapports étaient positifs. Seule une association catholique siégeant à la DDASS ne comprenait pas ma démarche. Jai du menacer la DDASS de procès pour discrimination. La psychologue, qui savait que jétais homosexuel, a honnêtement écrit dans son rapport : " En dépit dune position peu favorable à cette candidature, je ne vois pas dobjections à ce que M. X " Nous avons donc des psychologues qui prennent des positions à lencontre de la loi française, qui elle, autorise ladoption par un célibataire.
Un auditeur : En tant quhomosexuels, nous devons toujours nous justifier devant la société pour nos droits. Par contre, tout le monde trouve normal que nous accomplissions nos devoirs : payer des impôts, travailler, voter. Mais, dès quil sagit de vivre quelque chose de profondément humain, la société nous considère comme mauvais. Alors, nous devons nous justifier, montrer des études et en démontrer la validité Aujourdhui je minterroge sur les résultats de 15 ans de lutte pour les droits des homosexuels à vivre comme tout le monde. Car enfin, en quoi une pratique sexuelle interfère-t-elle avec la capacité à élever un enfant ?
APGL : Quelquun dhomosexuel est toujours réduit à sa pratique et à son orientation sexuelles alors quil est avant tout un être humain. Il nexiste pas un mode de vie homosexuel. Il y a autant de modes de vie homosexuels que dêtres humains.
Irène Théry : Beaucoup de personnes sont suffisamment avancées pour ne pas sinquiéter des sexualités de chacun, mais par contre léducation de lenfant par le couple homosexuel leur pose problème.
Un auditeur : Je connais des amis hétérosexuels qui pratiquent le sado-masochisme. Jimagine un gamin au milieu de leur 50 m2 avec tout lattirail. Personne ne leur demandera de prouver quils sont de bons parents.
Irène Théry : Si cette situation se sait, il est probable que quelquun interviendra. Là arrive le problème de la sexualité des parents, au-delà de lhomosexualité. Par exemple, une amie ma fait remarquer que le feuilleton "Urgences" montre un couple marié au lit. Cest une audace bien inhabituelle ! La sexualité dite normale et prétendue supérieure est perçue comme une non-sexualité dans limaginaire collectif. Je pense que le couple SM dont vous parliez, même marié, pourrait avoir des ennuis si lenfant révèle certaines scènes.
2 - Filiation et biologie
Un auditeur : Je voudrais revenir sur le signifiant du lien biologique.
Je pense que le droit anglais se différencie du droit français. Le droit anglais sert davantage les gens alors que le droit latin est fondé derrière une notion philosophique de morale, morale vue comme le plus grand dénominateur commun de la société. Se placer sur un terrain philosophique éloigne parfois considérablement des problèmes vécus au quotidien.
Concernant les PMA, je ne connais pas les multiples raisons pour lesquelles une mère-porteuse accepte de porter des enfants pour dautres. Mais en tant que donneur de sperme, je ne donne pas de signification à ce don de matériel biologique. Je ne pense pas être père dautres enfants que notre fils actuel. Pour moi et dautres, le don de sperme ne cache pas de symbolique. Il est plutôt positif car il permet à dautres personnes davoir des enfants. Il faut pouvoir lentendre.
La deuxième question est celle du lien de lenfant avec la troisième personne qui permet sa naissance. Je pense que le lien principal nest pas le biologique, mais le désir : Qui a voulu et désiré cet enfant pour faire en sorte quil naisse ? Dans le cas de ladoption, la mère abandonne souvent son enfant par contrainte matérielle. Dans le cas de PMA, lenfant est conçu pour aller dans le couple qui le désire. La tierce personne qui donne le matériel génétique peut avoir toute sorte de raisons de faire cet acte. Mais lenfant sait qui a voulu sa naissance : le couple, et non la femme qui la portée. Le lien biologique nexiste pas.
APGL : Comment se fait-il alors que de nombreux enfants adoptés ou nés par PMA soient à la recherche de leurs origines et se heurtent à un dossier : "père ou mère inconnus" ? Nous avons tous besoin dêtre assurés de nos origines.
Un auditeur : Les enfants adoptés ont souffert dun abandon, ce qui nest pas le cas des PMA. Nulle part, le donneur de sperme ou la mère-porteuse ne sest inscrit en tant que parent. Daprès certaines recherches, les enfants nont pas cette quête dans le cas de PMA.
Un auditeur : Je pense quil existe une confusion entre la volonté dêtre parent par le biais des PMA et le peut-être droit de lenfant à connaître ses origines.
Par exemple, dans la plupart des cas de couples de garçons ayant recours à une mère-porteuse, lenfant a la possibilité pratique et matérielle, à partir dun certain âge, de remonter à sa mère. Dans le cas de lIAD, certains systèmes de donneurs semi-anonymes permettent de remonter aux origines, dautres systèmes refusent ce droit. PMA et non accès aux origines ne se superposent que peu.
Dailleurs cette confusion se développe surtout dans les PMA hétérosexuelles. La structure administrative et médicale organise le secret. Le sperme du donneur doit être ressemblant à celui du père social qui, du coup, peut sidentifier au père biologique. Il arrive que lenfant ne sache pas que son père social nest pas son père biologique.
Irène Théry : Comment lenfant peut-il simaginer être né de deux parents de même sexe ? En organisant une vraie parentalité avec deux adultes de même sexe, ne risque-t-il pas dy avoir un glissement des représentations ?
Un auditeur : Lenfant ne vit pas dans un ghetto homosexuel. Notre fils, établit la distinction entre la dame qui lui a donné la vie et ses deux papas qui lélèvent. Mais ce nest pas, à mon avis, être père ou mère que de donner son patrimoine génétique.
Une auditrice : Il est clair que, dans le cadre de ladoption ou de toute autre procréation, il ny a aucun délire au sein de lassociation. Nous napprenons pas à nos enfants quils sont nés de deux parents de même sexe.
Une auditrice : Nous avons deux filles par insémination, la plus grande a 3 ans et demi. Elle connaît son histoire et nous lui avons dit quun papa avait apporté sa graine pour quelle naisse. Personne ne dit que les enfants naissent dun seul sexe. Cela nest pas possible.
Irène Théry : Il arrive parfois quil y ait un déni du père qui est grave. Il existe des silences sur les origines masculines.
Une auditrice : Cela existe peut-être, surtout dans les pays anglo-saxons. Mais dès que lenfant va à lécole, il entre en contradiction avec la théorie de la famille et la situation devient catastrophique.
Une auditrice : Dans la plupart des familles homoparentales qui ont recouru à la PMA, les enfants savent de quelle manière ils sont nés. Ce qui est beaucoup moins le cas dans les familles hétérosexuelles pour lesquelles la société organise le silence. La transparence est une grande différence entre nos familles et les autres.
Ce débat existe parce que nous sommes incapables de penser la parenté séparée de la biologie. Pour ladoption, la société organise lexception et essaie de faire "comme si" les parents légaux étaient les parents biologiques. Dans le cadre des PMA, la société va carrément "tout gommer" pour que les parents naient pas de contacts avec les parents biologiques. Ceci afin de conserver toujours le même modèle et le même concept. Il faudrait séparer la biologie de la parenté, voire de la filiation.
Un auditeur : La plupart des familles homoparentales ont une attitude intelligente vis-à-vis de leurs enfants. Cela dit, il doit exister un petit pourcentage de gens qui sont enfermés dans un fantasme.
Par ailleurs, il me semble que le droit ou dautres sciences ne servent pas la société, mais trament un canevas duquel on ne devrait pas sortir.
Une auditrice : Le droit doit quand même gérer les débordements. La loi doit fixer la limite quand, par exemple, une femme demande à utiliser le sperme de son mari décédé. De même, il faudra bien statuer sur le clonage. Quelquun doit prendre la responsabilité de fixer le cadre. Quil soit bon ou non est un autre problème.
Un auditeur : Certaines personnes, qui ont du poids dans la société, nient la réalité et assènent leur vérité.
Une auditrice : Pour recentrer le débat, je veux revenir sur la notion de beau-parent. Un vrai statut de beau-parent pourrait nous intéresser. Mais dans le cadre de beau-parent hétérosexuel, ce statut irréversible sobtient au bout dun certain temps. Il sagit dune reconnaissance à posteriori dune situation. En tant que couple homo, nous avons besoin dun statut dès la naissance et qui soit à jamais.
Si la société autorise une beau-parentalité, se posera le problème des recompositions multiples. Le beau-parent qui aura vécu deux ou trois ans avec lenfant, qui se sera engagé et aura demandé son statut, souhaitera-t-il sen décharger ou continuer à lélever? Cette solution me semble mélanger les questions de court terme et les implications à long terme.
Un auditeur : Je voudrais revenir sur la notion de référent symbolique masculin et féminin, qui me semble dun classicisme Cette notion évolue. Je pense que nous avons tous du féminin et du masculin en nous.
Irène Théry : Jaborde en premier la question sur la biologie et le symbolisme, puis celle des beaux-parents.
Tout dabord, je tiens à préciser que je ne porte pas de jugement sur les intentions privées des donneurs de sperme ou des mères-porteuses. Dailleurs, depuis que le monde est monde, il existe des " donneurs de sperme ", qui parfois signorent, et des traditions anciennes dans certaines régions du sud de la France par exemple, où des mères, dans certaines circonstances, donnaient un enfant à leur sur.
Le problème réside dans le passage au droit et à la règle universelle. Vous dites : pour moi le biologique nest rien, limportant est le désir. Je me demande sil est possible, dans le droit, délargir ce point de vue à toute la société.
APGL : Nous ne disons pas que le biologique nest rien. Nous pensons quil ne faut pas focaliser toute la discussion sur le biologique et en faire le seul lien de filiation possible qui unisse lenfant à ladulte.
Irène Théry : Je pense à des situations de conflit de droit. Par exemple, dans le cas daccouchement sous X, les femmes ont empêché les géniteurs de reconnaître leurs enfants. Cette situation crée un conflit de droit. Sur le fond, la société continue de penser que nous ne sommes pas indifférents à la question de la reproduction et de la biologie. Ce lien ne suffit pas, mais nous ny sommes pas indifférents.
Un auditeur : Je nai pas dit quil ne fallait pas de droit. Dans un état américain, un couple homosexuel a adopté un enfant et lextrait de naissance portait le nom des deux parents adoptifs. Ceci ne veut pas dire que lon nie lautre sexe. Mais il sert à établir la filiation et permet de générer des droits pour lenfant. Dans les pays où les PMA sont légales, des contrats régulent la situation et des organismes gèrent les banques de sperme. Ce nest pas lanarchie.
Irène Théry : Je pense quil existe un saut entre une situation particulière et linscription dans le droit. Le fait que le droit lie la filiation à la biologie permet de mettre en signification cette capacité reproductive. Faut-il mettre les gamètes à disposition comme tout matériau ? Je pense quil sagit dun énorme changement et pas simplement de préjugés petits-bourgeois. La question ne se pose pas uniquement pour les homosexuels.
APGL : Prenons le point de vue de lenfant qui est soit né par PMA, soit adopté par un célibataire. Dans létat actuel du droit, cet enfant a un seul parent. Comment faire pour que le droit lui reconnaisse les deux parents qui ont voulu son arrivée au sein du foyer? Comment faire pour penser un deuxième parent? Dans ce cas, il faut séparer la biologie de la parentalité sociale. Dans la plupart des cas, filiation, parentalité et biologie resteraient liées.
Irène Théry : Vous pouvez concevoir quun enfant ait un parent et un beau-parent. Imagineriez-vous par exemple que lenfant adopté ait deux beaux-parents ?
APGL (unanime) : Deux parents.
Irène Théry : Dans ce cas, comment ne pas nier que lenfant est né de deux sexes différents ?
APGL : Pour éviter de dire père et mère, la famille peut parler de parent et de second parent. Cest juste une terminologie.
Une auditrice : Je me sens proche de la position dIrène Théry, car nous voulons donner une place au parent social. Un vrai statut de beau-parent pourrait y correspondre. Pourquoi nier cette parenté biologique homme et femme, si lon arrive à avoir une parenté sociale qui donne les mêmes droits à lenfant? Je pense quil y a un blocage là-dessus. Nous argumentons pour demander les mêmes droits que le parent biologique, mais peut-être y aurait-il moyen de contourner cet obstacle en obtenant des droits pour le parent social ou le beau-parent social ?
Un auditeur : Dans le cas de ladoption, lenfant a une racine biologique qui est généralement sue en cas dadoption étrangère, qui est inconnue en cas daccouchement sous X. Je trouve quil est important quun couple puisse adopter un enfant en tant que couple et non avec lun des adultes étant le parent adoptant et lautre simplement par la suite un beau-parent. Pourquoi, dans le couple, lun devrait-il avoir un droit prioritaire sur lautre? Dans le cas des PMA et dans le cas dun couple avec enfant, je ne sais pas si ladoption par le second parent est une bonne solution. Mais dans le cas de ladoption, la filiation biologique étant posée, le couple doit être reconnu.
Un auditeur : En Angleterre, pour contourner lobstacle juridique dans le cas des mères porteuses, la mère et le père biologiques abandonnent lenfant, et tout de suite après les couples hétérosexuels le réadoptent. Les Britanniques ont trouvé des solutions juridiques dans le sens de lintérêt de lenfant. Ces opérations sont très contractualisées, avec laccord de tout le monde.
Mais, je ne comprends pas pourquoi, moi qui suis le géniteur biologique de lenfant, je devrais me sentir plus parent que mon conjoint, qui ne serait que coparent.
Irène Théry : La question est clairement là.
Un auditeur : Le désir était conjoint. La question se réduit à "quel sperme prend-on?"
Une auditrice : Il existe une différence entre le coparent et le beau-parent. Le beau-parent vient après, généralement, un homme et une femme qui sont les parents biologiques divorcés. Et le beau-parent, le nouvel ami, le conjoint, le concubin - peu importe le terme - tisse un lien avec lenfant.
Irène Théry : Et cette situation peut arriver aussi bien dans les couples hétérosexuels. Cest finalement très banal !
Une auditrice : Il me semblerait normal que le beau-parent nait pas tout à fait autant de droits et de devoirs - sil existait des droits et des devoirs de beaux-parents tels que nous les souhaiterions -, quil nait pas le même statut que le coparent. Le beau-parent doit respecter lexistence des parents. Il ne peut avoir de statut que si les deux parents le lui accordent. Alors quil nexiste pas dautres parents que les coparents.
Irène Théry : Pour répondre à la question que vous posiez, cest vrai que nous ne pouvons pas aller très loin dans lassimilation de tous les problèmes à celui de beau-parent. Le statut de beau-parent répond uniquement aux problèmes des beaux-parents.
Une auditrice : Nous avons également des problèmes de beaux-parents. Mais ce statut ne résout pas tout. Il nous faut également penser la coparentalité, cest à dire deux parents de même sexe.
Irène Théry : Dans létat actuel, les beaux-parents nont aucun droit. Que le beau-parent soit en lien homosexuel ou hétérosexuel avec le parent, peu nous importe en matière de droits qui devraient être les mêmes.
Un auditeur : Dans la notion de coparent, noublions pas deux distinctions. Dun côté, le couple qui adopte un enfant ou qui a recours aux PMA, dans lequel le conjoint pourrait être appelé le second parent. Et la notion de coparent utilisée dans le cadre de la coparentalité entre deux couples de gays et de lesbiennes, avec dun côté la père et la mère biologiques, de lautre les troisième ou quatrième coparents. Nous pouvons donc distinguer le beau-parent [ qui vit en couple avec le parent alors que lenfant est là ], le second parent [ qui élève seul lenfant avec le parent ] et les coparents [ qui ont vécu avec les parents la naissance de lenfant ].
Un auditeur : Au delà des problèmes de termes, lhomosexuel souffre de discriminations dans la vie quotidienne. Par exemple, mon ami ne peut pas insister pour fixer ses dates de vacances au moment où jai la garde des enfants.
Irène Théry : Légalement, le conjoint hétérosexuel dun parent a le même problème. Cette situation leur est certainement plus facile à faire valoir socialement pour un hétérosexuel, mais juridiquement il nexiste pas de différence entre les conjoints homosexuels et hétérosexuels. Dailleurs - sans nier les différences entre toutes les formes de parenté que vous connaissez je tiens à souligner que les familles recomposées poussent déjà la société à sextraire du modèle unique de référence et à faire un grand pas en avant en reconnaissant une autre forme de parentalité. Il existe une place à inventer.
Un auditeur : Je dois dire que pour linstant linsertion sociale de mon enfant qui est invité et invite ses amis à des anniversaires, parle de ses deux papas à lécole se passe bien au quotidien. Nous avons surtout besoin dune reconnaissance et dune protection juridique.
Une auditrice : Vous bénéficiez du fait quil soit encore jeune. Le problème se pose surtout dans la tranche dâge des 10 - 11 ans à lentrée au collège.
Un auditeur : Je pense à lattitude des parents qui ont été très ouverts. Le garçon a lui-même verbalisé le fait quil avait deux papas et la maîtresse ne la pas repris.
APGL : Cest possible à lécole maternelle. Mais une institutrice ou un professeur de collège ne le tolérerait pas.
APGL : Le problème ne vient pas uniquement des professeurs, mais également des adolescents à la puberté.
Un auditeur : Cest pourquoi la reconnaissance sociale est importante, vis-à-vis des hétérosexuels bien-pensants, mais également par rapport à nos familles. Si je décède, je ne suis pas sûr que ma mère laisse mon enfant à la garde de mon conjoint, malgré une tutelle testamentaire.
Une auditrice : Si, au sein du conseil de famille, une personne soppose à la tutelle testamentaire, le juge peut décider, dans lintérêt de lenfant, de le confier à une autre personne que celle choisie par le parent décédé.
APGL : Pour revenir au collège il serait intéressant de pouvoir parler de parents gays dans les établissements.
Une auditrice : Il faudrait diffuser "Its elementary". Un film exceptionnel car il apporte le point de vue de lenfant, de lécole maternelle au collège, sur lhomosexualité. Il montre la progression de la pensée et du regard sur lhomosexualité. Par exemple, un instituteur essaie dexpliquer lhomosexualité à des enfants de 6-8 ans et leur dit des noms dhomosexuels célèbres. On voit le visage dune petite fille abasourdie lorsquelle apprend que Elton John, son héros créateur de la musique du Roi Lion, est homosexuel. Autre exemple, à la question "quest-ce que lhomosexualité ?", un petit garçon répond : "cest lorsquun noir aime une blanche".
Un auditeur : Autre scène touchante. Une fillette qui avait gagné le concours de la plus belle lettre à sa mère, a appris à ses copains quelle vivait avec deux mamans. De plus, un gay et une lesbienne sont venus discuter avec les enfants.
Un auditeur : Comment faire pour entrer dans les collèges ?
APGL : Jai travaillé dans les établissements pour faire de la prévention contre le Sida et les professeurs me prenaient à parti. Je ne pense pas quils soient prêts à entendre parler dhomosexualité. Le milieu enseignant a le sentiment dêtre avancé et se complaît dans cet élitisme sans se remettre en cause.
Un auditeur : Nous savons que ce nest pas facile, mais nous devons essayer de frapper à toutes les portes.
APGL : Nous allons entrer dans lEducation Nationale par la petite porte : le feuilleton LInstit. Un épisode présentera le cas dun enfant dont le père homosexuel a la garde.
APGL : Certains chefs détablissement seront peut-être plus ouverts. Les IUFM pourraient également être contactés.
APGL : En conclusion, il reste du pain sur la planche !
CONCLUSION
APGL : Je pense quil faudrait réussir à obtenir une place pour le conjoint, quel que soit le nom employé beau-parent, coparent Mais en sachant quà lintérieur de certains couples homosexuels, le conjoint na aucune envie de tenir un rôle proche ou très proche de lenfant. Dans certains couples, le projet denfant est celui de lun des deux parents, le conjoint ny étant pas hostile.
Cela dit, il faut vraiment quune place soit créée pour ceux qui veulent un engagement réel avec lenfant. Ce statut serait également bénéfique à lenfant et au couple. Dautant plus que cette position permettrait de mieux faire accepter le couple homosexuel. Se cacher dans son milieu professionnel ou familial est très douloureux. Par exemple, quand ma compagne sera enceinte, comment expliquer à mes collègues la présence du siège de bébé dans ma voiture ? Donner une place au conjoint facilitera peut-être certaines évolutions.
Je souhaitais dire également que je reste un peu déçue du débat de ce soir. LAPGL défend toutes les formes de parentalité. Au sein de lassociation, il existe des positions tellement différentes sur limportance du lien biologique, que nous évitons dentamer ce débat. Chacun fait des choix quil peut défendre. Du coup, le débat a peut-être été étouffé par notre impératif de non-jugement que Philippe rappelait en introduction. Nous nallons pas créer de discrimination au sein de minorités. Notre position est de dire : "Fais ton choix de parentalité, mène-le à bien et fais en sorte que ton enfant devienne adulte". Mais des membres de lassociation tiennent à la présence des parents biologiques auprès de lenfant et sont, en privé, opposés au choix de lIAD ou des mères-porteuses. Personnellement, je ne nie limportance ni du lien biologique, ni de la double référence masculine-féminine de la filiation.
Irène Théry : Je me pose une question que jignorais auparavant. Jai toujours essayé davoir un point de vue universaliste dans le domaine du droit. Votre façon de raisonner vise légalité, mais remet en cause mon universalisme. Vous ne mettez ni tous les projets, ni tous les avis en un. Cette démarche est inhabituelle dans la tradition française. Le droit français nest pas habitué au pragmatisme nécessaire pour résoudre les problèmes des minorités. Je nai pas tort de vouloir être universaliste, car le droit doit être commun à tous, mais il doit également prendre en compte la reconnaissance de situations exceptionnelles. Notre société normée devrait pouvoir être plurielle.
Un auditeur : Il existe dans lassociation une mosaïque de choix. Si chacun, à titre personnel, préfère une parentalité, il respecte le choix de lautre. Les positions personnelles des responsables de lassociation ninterfèrent ni avec les positions de lAPGL ni avec les droits revendiqués. Nous demandons des droits pour toutes les formes de parentalité, non des droits particuliers, mais des droits spécifiques.
Irène Théry : Aborder le problème par des exemples concrets et divers, convainc beaucoup plus que des positions abstraitement de principe. A travers vos expériences, des éléments compliqués sont changés. Vous devez admettre quil se passe une évolution culturelle et que celle-ci peut soulever des questions. Vous interpellez plus votre interlocuteur que quelquun qui nie ces questions.
Dans le cadre des missions préparatoires à la prochaine Conférence de la Famille, des auditions dassociations sont organisées. Irène Théry donne les coordonnées de Dominique Gillot, parlementaire chargée de ces auditions.
Mars 1998