Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Débathèmes
Droits de la famille : des concepts différents aux Etats-Unis et en France
Intervenant : Eric Fassin
Je suis américaniste, ou plus précisément sociologue spécialiste des Etats-Unis. Je travaille sur les polémiques qui rassemblent et déchirent tout à la fois la société américaine contemporaine, en particulier, les polémiques sexuelles. C'est un vaste sujet qui touche à des questions très différentes : les mésaventures de Bill Clinton, mais aussi le harcèlement sexuel, et bien sûr (puisque c'est le point de départ de mon implication politique dans les controverses françaises autour du PACS) l'homosexualité. Parce que je travaille sur les Etats-Unis en tant que Français, j'ai été amené à m'intéresser aussi, comparativement, à la manière dont les questions sont posées en France. D'ordinaire, la référence américaine fonctionne chez nous, surtout depuis dix ans, comme un contre-modèle : on pense volontiers que la société américaine incarne le communautarisme, la ghettoïsation, la fragmentation : c'est la menace qui pèserait sur nous. Cette idée a pu être appliquée à l'homosexualité. On connaît la chanson : l'homosexualité à la française serait "individualiste", par contraste avec le "communautarisme" américain ; c'est aussi le contraste entre "notre" universalisme et "leur" différencialisme.Or, au moment même où se mettait en place cette opposition rhétorique en vogue dans les médias et chez les intellectuels, et en France, et aux Etats-Unis, un débat s'est ouvert sur la reconnaissance des couples de même sexe. Paradoxalement, pourtant, alors que la référence américaine semblait obligatoire pour parler des minorités ethniques et sexuelles, dans le débat sur le PACS, la comparaison avec les Etats-Unis n'a joué aucun rôle. Pourquoi? L'hypothèse que je propose est la suivante : la raison en est le débat qui s'est engagé aux Etats-Unis, à la suite d'une décision de la Cour suprême de Hawaï en 1993, inscrit la revendication homosexuelle du droit au mariage non pas dans une logique "différencialiste", mais au contraire rigoureusement "universaliste". Il s'agirait, non pas de créer un mariage pour les homosexuels, mais d'ouvrir le mariage aux homosexuels, c'est-à-dire à tous, indépendamment de leur sexualité. On voit qu'il n'est pas question de droits particuliers, mais d'un droit commun à tous - autrement dit, de discrimination. La politique minoritaire homosexuelle aux Etats-Unis vient ainsi démentir tous nos clichés sur "l'Amérique". Elle n'entre donc pas dans nos cadres de réflexion : mieux vaut l'ignorer. On n'en parle pas. C'est pourquoi je propose d'en parler.
Si donc, au lieu de refouler la comparaison franco-américaine, on la met au jour, que voit-on? Je voudrais mettre l'accent sur un contraste frappant, qui concerne l'invocation de la différence des sexes. On sait qu'en France, à la suite d'Irène Théry, tous ceux qui récusent l'homoparentalité le font au nom de la différence des sexes. Bien sûr, ils s'accordent pour rejeter toute discrimination ; mais il ne s'agit pas de discrimination, nous expliquent-ils, parce que le principe d'égalité ne s'applique pas à des situations différentes - un homme n'est pas une femme, un couple homosexuel n'est pas un couple hétérosexuel. A preuve, la reproduction : le couple homosexuel est par nature infécond, et c'est la femme, et non l'homme, qui porte l'enfant, naturellement. Donc, invoquée comme une loi de la nature, la différence des sexes est un argument qui, en France, joue politiquement, contre les droits des homosexuels.
A l'inverse, aux Etats-Unis, ceux qui refusent l'homoparentalité ne s'embarrassent pas de tels scrupules : après tout, la discrimination homophobe n'est pas illégale aux Etats-Unis, à la différence de la France. On peut donc invoquer sans gêne aucune l'ordre divin contre l'homosexualité, et pas seulement contre l'homoparentalité. C'est pourquoi l'éventuelle reconnaissance des couples de même sexe ne peut pas, légalement, s'appuyer sur le refus de la discrimination. La décision de la Cour suprême de Hawaï est à cet égard très révélatrice : il s'agit de couples de même sexe, et non de couples homosexuels; et le droit invoqué n'est pas celui des homosexuels à se marier, mais de chacun à choisir le sexe de son conjoint librement. Autrement dit, les juges ne s'opposent pas à la discrimination en fonction de la sexualité, mais du sexe. On le voit, la différence des sexes est un argument qui aux Etats-Unis joue politiquement en faveur des droits des homosexuels - à l'inverse de la France.
Ce qui m'intéresse, c'est de montrer que les argumentaires peuvent se retourner : leur logique n'est pas universelle. La comparaison permet donc de relativiser les débats américains et français, et ce faisant, de donner une prise pour les reformuler. On peut espérer, non pas américaniser le débat français, mais faire en sorte qu'il ne s'impose plus comme une évidence partagée par tout le monde.
Prolongeons l'analyse comparative des rhétoriques franco-américaines. En France, un certain nombre de gens, surtout à gauche, sont prêts depuis quelques années à aller au-delà des acquis des années 1980 : on avait alors reconnu aux individus homosexuels des droits égaux, en renonçant à la discrimination. Aller plus loin, ce serait aujourd'hui accorder aux couples homosexuels une reconnaissance, pourvu de la couper des enfants. C'est ainsi qu'Irène Théry proposait un mariage "à la scandinave", réservé aux homosexuels : du mariage, on retiendrait tous les droits, sauf ceux qui ouvrent sur la filiation. On peut résumer ainsi cette argumentation dite progressiste : "le couple oui, la famille non". D'où l'ambiguïté face au PACS s'il ressemble trop au mariage aujourd'hui, on ne manquera pas de poser demain la question des enfants.
Aux Etats-Unis, le débat est formulé à l'inverse. C'est la reconnaissance du couple homosexuel, et non l'ouverture de la filiation, qui suscite le débat le plus virulent : il est vrai que l'accès aux enfants (qu'il s'agisse d'adoption ou de PMA) est beaucoup plus ouvert aux Etats-Unis - qu'il s'agisse d'hétéro ou d'homoparentalité. La filiation ne fait pas l'objet d'une sacralisation comparable à celle qui se révèle en France. Aux Etats-Unis, c'est le mariage qui s'avère sacré. Dans le débat sur le mariage, la question de la filiation y a d'ailleurs été pour l'essentiel laissée de côté. Ou bien on dit : "puisqu'ils ont déjà des enfants, pourquoi leur refuser le mariage?" En France, c'est plutôt : "si on leur donne le mariage, ils finiront par vouloir des enfants.".
APGL : J'ai l'impression qu'en France l'argument du manque de repère homme ou femme qu'auraient les enfants élevés par des homosexuels est issu de la psychologie.
Eric Fassin : Effectivement, beaucoup de gens pensent : "ce n'est pas bon pour les enfants" ; c'est un modèle psychologique qu'ils ont en tête. Mais c'est un argument qui n'a guère été évoqué publiquement : on préfère l'anthropologie, faute de pouvoir utiliser la psychologie. Je m'explique.
Lorsqu'aux Etats-Unis on invoque les enfants contre le mariage, c'est au nom de "l'intérêt de l'enfant", autrement dit, dans une logique psychologique. A l'inverse, en France, on invoque une logique (prétendument) anthropologique (Irène Théry et Sylviane Agacinski s'autorisent de Françoise Héritier) : il en irait de "l'intérêt de la culture". Bien entendu, beaucoup pensent à l'intérêt de l'enfant ; mais ce n'est pas un argument légitime pour les élites (intellectuelles et politiques). Même la psychanalyse ose moins parler de l'enfant, et plus de la culture, pour s'opposer à l'homoparentalité.
Pourquoi cette différence? C'est me semble-t-il qu'en France, l'hostilité à l'homoparentalité est précisément venue d'intellectuels et de politiques réputés "de gauche". Or, si l'on fonde tout sur l'intérêt de l'enfant, il faudra remettre aussi en cause les transformations de la famille caractéristiques de notre modernité (divorce et recompositions familiales) : ce que nos "progressistes" ne sont pas prêts à faire. Aux Etats-Unis, c'est précisément ce que font les conservateurs, pour qui la revendication homosexuelle vient couronner un ensemble d'évolutions, à leurs yeux néfastes. Donc, en France, pour dire non à l'homoparentalité, il n'est pas possible, lorsqu'on appartient aux élites modernisatrices, d'invoquer "l'intérêt de l'enfant", qui pourrait justifier tous les conservatismes : on le récuse à propos du divorce (c'est le travail d'Irène Théry), comment l'invoquer contre l'homoparentalité? Cette contrainte explique selon moi le recours à la notion d'ordre symbolique : elle est nécessaire pour dire non à l'homoparentalité sans s'afficher conservateur - au nom des "fondements anthropologiques de la culture".
Il est vrai qu'on peut s'étonner d'entendre à l'Assemblée Elisabeth Guigou, ministre, ou Renaud Dutreil, député, invoquer Lévi-Strauss : il est permis de penser que les politiques ne font pas des Structures élémentaires de la parenté leur livre de chevet ; et que la démocratie n'a que faire de l'anthropologie. En réalité, l'anthropologie n'est invoquée que pour justifier un choix politique ; n'allons pas prendre la justification pour l'explication réelle. Ceux qui invoquent l'anthropologie le font de manière rhétorique : ils ne sont pas motivés par un souci de vérité (scientifique), mais par une volonté (politique) de persuader.
L'avantage de l'anthropologie, c'est que peu de gens se sentent suffisamment légitimes pour dénoncer l'imposture : on n'a pas entendu beaucoup de monde protester, ou du moins s'interroger ("vous êtes sûrs qu'on peut tirer de Lévi-Strauss le refus de l'homoparentalité?"). La rhétorique marche, non parce que les arguments sont vrais, mais parce que ceux qui veulent nous persuader parlent avec autorité. Je travaille à jeter le doute sur cette autorité.
Il est vrai que ceux qui auraient pu légitimement s'interroger sur cet usage abusif de l'anthropologie sont restés singulièrement muets : on n'a guère entendu les anthropologues. Peut-être parce que, politiquement, ils s'accordaient avec ceux qui invoquaient l'anthropologie contre l'homoparentalité? Leur raison pouvait leur suggérer qu'il y avait un problème ("on ne peut pas faire dire cela à l'anthropologie"); mais leurs passions faisaient obstacle à leur raison ("je ne le sens pas"). Contre cela, pour ma part, je fais appel à l'idéologie professionnelle des savants : j'en appelle à la raison.
APGL : Nos adversaires ont recours à la psychanalyse pas en tant qu'analyse mais en ce qu'elle énonce des universaux.
EF : Effectivement, car les travaux empiriques montrent au contraire que les familles homoparentales ont l'air de fonctionner assez bien. Ou plus précisément (car scientifiquement, rien n'est jamais probant de manière définitive), c'est l'état de la question : voilà ce qu'on peut dire, maintenant, avec les instruments que nous avons : rien ne permet de penser que les familles homoparentales posent problème, c'est-à-dire qu'il n'a y a pas d'études qui disent le contraire. Jusqu'à preuve du contraire, c'est vrai. C'est pourquoi, aux Etats-Unis, la référence à la psychologie a joué favorablement devant les tribunaux, comme à Honolulu, dans la décision du juge Chang en 1996. Il est vrai que la réalité empirique des familles homoparentales y est beaucoup plus visible et anciennement visible qu'ici. A l'inverse, cette référence empirique a été, en France, disqualifiée a priori, puisqu'il importait de faire reposer le refus de l'homoparentalité sur la science (au nom de vérités intangibles), et non les préjugés (ce serait de la discrimination) Poser la question de manière extrêmement théorique ("l'ordre symbolique", "la culture", "les universaux"), c'est une manière de mettre entre parenthèses, et donc de rendre impensable l'enquête de type empirique : c'est une "science" a priori qu'on nous propose - autrement dit, ce n'est pas une science, mais une métaphysique.
APGL : Comment démonter les arguments de la filiation et de l'ordre symbolique?
EF : Lorsque nous affirme que la filiation repose sur la différence des sexes, on suggère que l'anthropologie aurait établi là des universaux. Il n'en est rien. Il y a des exceptions connues dans la littérature anthropologique depuis soixante ans. Il existe non seulement des mariages de femmes en Afrique, mais surtout, elles ont des enfants légitimes - l'une est la mère, l'autre le "père". A la suite d'Evans-Pritchard, un autre grand anthropologue, Edmund Leach, a critiqué l'idée que le mariage serait universellement fondé sur la différence des sexes. Il est vrai que lorsqu'on invoque ces exceptions, qui remettent en cause l'universalité de la culture, on nous rétorque : "peu importe l'Afrique, ce qui compte, c'est la France." Autrement dit, il ne s'agit plus de "la" culture, mais de "notre" culture occidentale.
APGL : Donc quand on démonte les universaux anthropologiques utilisés par les intellectuels en citant d'autres cultures, ils nous répondent que cela ne marche pas parce que c'est exotique
EF : Il est vrai qu'on peut alors citer les Etats-Unis (c'est l'Occident), mais on nous dit alors : "attention à l'américanisation!". Je propose donc de regarder la France : même dans "notre" culture (française), la filiation ne suppose pas toujours la différence des sexes. C'est ainsi que la loi ouvre l'adoption pour les célibataires ; et que dire des filiations où seule la mère est connue? Pour "instituer la différence des sexes", il faudrait renoncer, comme le demandent certains, à l'adoption par les célibataires ; mais des mères célibataires, que fera-t-on? Pour exclure les homosexuels, il va falloir trouver une norme qui exclura beaucoup de gens.
Je me méfie de cette "naturalisation" de la famille, calquée sur le modèle de la reproduction : c'est ainsi que les lois de bioéthique ont été définies en 1994. On fait comme si la famille était toujours issue de la reproduction biologique. D'abord, il n'en est rien. Ensuite, la naturalisation des rôles sexuels (la femme porte l'enfant, et la différence des sexes fonde le couple parental) m'inquiète beaucoup. Les femmes devraient être d'ailleurs tout particulièrement vigilantes : ce sont elles qui ont le plus à perdre si on les renvoie à leur sexe. Contre la naturalisation des rôles sociaux, féministes et homosexuels devraient donc faire alliance.
APGL : on dit donc "l'hétérosexualité est la seule norme qui permette à la société de se reproduire" est-ce que certains craignent que la société devienne homosexuelle? Finalement, ne serait-ce pas la raison tue, la peur qu'en ouvrant les droits aux homosexuels, on ouvre les vannes d'une société majoritairement homosexuelle? En citant T.Kieffer "ce n'est pas la nature de l'homme d'être attiré par l'autre sexe."
EF : J'utiliserais une explication moins "psychique" que "politique". Dans les années 1980, on disait volontiers que la différence masculin-féminin était en train de s'estomper, et l'on s'en félicitait plutôt, à la manière d'Elisabeth Badinter. Dans les années 1990, la logique s'est renversée : on redoute l'indifférenciation entre les sexes. Ce discours ne vise pas seulement l'homosexualité, même si, bien sûr, celle-ci constitue une cible privilégiée. En effet, il s'agit de genre en même temps que de sexualité - de la différence entre hommes et femmes en même temps que de la différence entre homosexualité et hétérosexualité. Il s'agit de mettre de l'ordre, de remettre en ordre - un "ordre symbolique".
Cette articulation entre genre et sexualité me paraît importante : elle révèle qu'il y a un intérêt politique commun aux homosexuels et aux féministes. Ni les unes, ni les autres n'ont intérêt à accepter l'ordre du monde tel qu'il nous est imposé. Ceux qui ont peur qu'en accordant des droits aux homosexuels on touche à l'ordre social n'ont pas tort : cela remet en cause des évidences, c'est-à-dire des normes. Simplement, à mon sens, c'est une bonne chose. Pas seulement pour les homosexuels, mais pour tous : cette hiérarchie des sexualités n'est bonne pour personne. De même, la remise en cause de l'ordre hiérarchique entre hommes et femmes est une bonne chose, pour les femmes, mais aussi pour tous.
APGL : Il serait bien que tous les acteurs soient reconnus dans l'adoption, penser à une multiparentalité, reconnaître tous les acteurs autour de l'enfant.
EF : Tout ce qui va dans le sens de reconnaître que la famille n'est pas définie par l'imitation de la reproduction est à mon sens progressiste. Non pas pour le plaisir de cultiver l'artificialisme : il s'agit plutôt de bien marquer que la société est définie, non par une loi de nature, mais par une loi politique. En effet, si l'ordre de la nature rassure certains, en quête de repères pour eux ou pour les autres, il ne faut pas oublier que la nature est terriblement inégalitaire : l'égalité n'est pas un fait de nature, mais un choix politique.
APGL : Comment se fait-il que le sujet soit autant d'actualité?
EF : Je crois qu'il se passe la même chose que ce qui s'est passé pour les immigrés. Au moment où ceux-ci se sont intégrés, c'est à ce moment-là qu'il y a eu le plus de xénophobie. La banalisation de l'homosexualité passe par des résurgences d'homophobie. L'actualité reflète ce double mouvement, simultané, d'exclusion et d'intégration.
APGL : Il n'y a pas de discours politiques ou intellectuels ouvertement positif à l'homoparentalité alors qu'elle est très à la mode dans de nombreux médias.
EF : Tout se passe comme si les intellectuels étaient, sur le sujet, plus "raides", moins "progressistes" que "les gens" : la société évolue plus vite qu'eux. C'est bien pourquoi les médias se montrent plus ouverts : ils ont pour vocation d'exprimer l'air du temps ; ils accompagnent le mouvement des murs, tandis que beaucoup d'intellectuels semblent vouloir l'entraver.
APGL : Quand les gens écoutent des idées, des arguments, ils peuvent être très réticents, opposants, mais par contre quand ils voient des témoignages et que c'est la vie, ils n'ont plus grand chose à dire. Ceux qui font circuler les idées jettent l'effroi alors que cela passe mieux par l'émotion.
EF : C'est vrai. C'est bien pourquoi je ne suis pas très fier du groupe social auquel j'appartiens : "ceux qui font circuler des idées". Le simple témoignage fera sans doute plus pour transformer les représentations sociales que toutes nos belles idées. Les images banales ont la vertu de banaliser des réalités qu'on trouvait auparavant étranges, voire étrangères. D'où le rôle de la télévision : je pense à la série Friends, qui passe aussi en France. Des enfants, des adolescents la regardent. Ils y apprennent la banalité de certaines situations, dont on peut rire parce qu'elles sont normales, presque ordinaires : comme la mère accouchant entre sa nouvelle compagne et son ancien mari, le père de l'enfant à naître - c'est lui qui lui tient le bras lorsqu'elles se marient (religieusement : le mariage civil n'existe encore nulle part pour les couples de même sexe aux Etats-Unis).
Il n'empêche que chacun, à sa place, doit faire ce qu'il peut. Pour ma part, j'essaie d'agir sur les idées, moins en proposant des idées originales (l'égalité, ce n'est pas nouveau) qu'en remettant en cause des évidences. Si la culture, ce sont des évidences partagées, la comparaison culturelle, dans le temps ou dans l'espace, cela dépayse. C'est ma manière d'essayer d'ébranler la chape de plomb de normes qui n'ont plus de sens, mais qui continue de nous oppresser, de nous opprimer, tous : délégitimer certaines évidences.
APGL : Pourquoi dites-vous qu'une famille homoparentale "c'est bien?"
EF : Je ne dis pas cela, je ne le dis pas non plus de la famille hétéroparentale, d'ailleurs. C'est une famille comme une autre. La question n'est pas de dire : "les familles homoparentales sont sympa". En effet, on ne demande pas aux gens s'ils ont des qualités particulières pour se marier ou avoir des enfants. Les homosexuels n'ont pas à prouver qu'ils sont de bons parents pour avoir le droit d'avoir des enfants, comme les femmes n'ont pas eu à prouver qu'elles votent bien pour avoir le droit de vote. A mon sens, il est même un peu dangereux de vouloir prouver que vous êtes de bons parents : on entre alors dans un processus de justification. Or, cette justification, les hétérosexuels n'ont pas à la produire. Ce qui demande justification, ce n'est pas l'homoparentalité, c'est le refus de l'homoparentalité.
APGL : Comment convaincre un intellectuel qui dit "je ne le sens pas" ?
EF : C'est parce que je crois à l'égalité que je me suis engagé dans cette bataille. C'est d'ailleurs en s'appuyant sur cette idée que j'espère faire bouger les choses. En effet, j'essaie de montrer que refuser l'homoparentalité, c'est vouloir préserver l'inégalité entre les sexualités. Or, surtout pour les gens de gauche, il est difficile de s'opposer à l'égalité. On peut donc essayer de mettre dans l'embarras ceux qui ne s'avouent pas qu'en refusant l'homoparentalité, ils luttent contre l'égalité - tout simplement en (leur) montrant clairement ce qu'ils font. Je ne suis pas sûr qu'on puisse convaincre les gens, même (et surtout?) les intellectuels, par des arguments intellectuels ; en revanche, on peut leur faire honte. Y compris en invoquant le jugement de la postérité : il risque d'être sévère
APGL : Nous te remercions d'avoir été le premier à défendre l'égalité des droits pour les homosexuels, à parler du mariage. En un an beaucoup de choses ont évolué, grâce au PACS bien sûr mais certainement grâce à des gens comme toi.
EF : Ces questions-là concernent tout le monde ; le principe de l'égalité doit fonctionner pour tout le monde. L'inégalité ne pose pas un problème seulement à la minorité discriminée, elle menace aussi tous ceux qui sont à l'abri de la discrimination. En effet, si nous ne sommes pas tous égaux, qui l'est?
Décembre 1998.
Droits de la famille : des concepts
différents aux Etats-Unis et en France
Eric FASSIN est sociologue et américaniste, professeur à l'Ecole Normale Supérieure.
Parmi ses publications récentes :