Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Débathèmes
Intervenant : François de Singly
François de Singly analyse les transformations de la famille depuis 1970, cest-à-dire à une période où la famille était au plus bas dans les systèmes de représentations, en particulier en sociologie. Cette position quasi-illégitime de linstitution sest maintenue longtemps. En effet, jusque dans les années 80-90, une partie des sociologues de la famille refusent demployer les mots "Famille", "sociologie de la famille" ! La crainte était de renforcer, en utilisant le mot, linstitution, et donc dêtre classés dans le camp des "familialistes". On préférait alors aborder la famille sous langle social. Pendant cette période, a lieu un mouvement général de la société, auquel les sociologues ont participé : celui dune déstabilisation de linstitution du mariage. La création et limposition de la catégorie "famille monoparentale" constitue sans doute le meilleur exemple de cette entreprise de déstabilisation. Une partie des sociologues femmes féministes essayent dans la décennie précédente (les années 70-80) dimposer une nouvelle catégorie de famille : les familles monoparentales ; ce qui navait rien dévident à lépoque. Cette catégorie, en effet, regroupe, les veufs et les veuves, les divorcés et les divorcées, les mères célibataires. Il sagit dune opération idéologique, et politique, subtile, grâce à la somme dindividus qui ont été mariés à des individus qui ne lont jamais été. Cest une manière de montrer, par cette opération, comptable que le mariage compte peu, quil est un critère de classement secondaire. Le second niveau est celui de la reconnaissance dun autre type de "famille" à côté de la famille "officielle", née dans le mariage. En associant "famille" à "monoparentale", le coup de force est important puisquil est désormais clair quil existe un pluriel au mot famille. Lopération, au niveau politique et au niveau administratif, a été une réussite puisque la famille monoparentale est devenue une catégorie à part entière dont lEtat tient compte dans laffectation de ses budgets. Des succès politiques dans linvention de la vie privée sont donc possibles!
Ce succès ne vient pas que de la force des idées des féministes sociologues. Il repose aussi sur un mouvement social de fond. Dans ces années là, le mariage est déstabilisé aussi par les acteurs sociaux eux-mêmes. Dans les années 1970, les hommes et les femmes se sont mis ensemble, en couple, sans se marier. La cohabitation devient progressivement un comportement habituel, surtout au moment de la mise en couple. Cest une forme de déstabilisation du mariage que cette concurrence. Troisième modalité de cette déstabilisation, le divorce par consentement mutuel (instauré en 1975). Le mariage nest plus stable, il devient davantage un contrat, public, entre deux personnes qui restent maîtres de leur destin.
Donc la "famille" comme concept devient à la fois plus fragile, si on songe à la famille fondée sur le mariage, et plus évident, du fait même de cette modernisation idéologique et politique. Contrairement à ce qui a été énoncé souvent, la famille va être un espace de référence pour les adultes et les jeunes, pour les femmes et les hommes dans la mesure où justement la famille fondée sur le mariage a été déstabilisée par tous ces mouvements. Elle a été simultanément en partie détruite, et réhabilitée.
La Famille avec un grand F, est-elle revenue? Oui et non ! Oui, parce quelle est linstitution numéro un en termes de représentations positives (comme le montrent tous les sondages, et pour toutes les classes dâge). Et non. Cest ainsi que le mariage na pas autant décliné que prévu, quil peut même connaître une seconde jeunesse, à la condition de ne pas oublier quil ne sagit pas du mariage dhier. Le terme est resté le même, mais le contenu a changé fortement. Il nest pas entrée dans la vie de couple. Il peut être dissous assez facilement. Le mariage est donc devenu de nouveau attractif.
Les revendications des mouvements homosexuels pour le mariage sinscrivent dans cette nouvelle logique. En 1990, certains sociologues, certains intellectuels continuent à tenir des discours contre le mariage. Ils inscrivent celui-ci dans des valeurs religieuses ou bourgeoises. Il leur semble aberrant que les homosexuels qui devraient se réjouir dêtre exclus de ces valeurs bourgeoises et religieuses veuillent y adhérer en réclamant le mariage. Ceci explique en partie les positions contradictoires des sociologues sur le PACS, et aussi certaines des ambiguïtés du texte du PACS (notamment en incluant les individus qui vivent à deux, sans être un couple). Doù les tensions, voire même les contradictions du texte, et des prises de position. Il existe deux lignes, la première ligne reconnaît lhomosexualité, la seconde ligne laccès à une vie familiale. Elles se rejoignent sur une reconnaissance de deux personnes qui vivent ensemble, pas sur le fait de limiter cette reconnaissance seulement à ceux, à celles qui vivent ensemble en couple. Cest la plus ou moins grande proximité avec les couples hétérosexuels qui est en jeu. Ce nest pas un détail, puisque tous les débats sur la parentalité homosexuelle en dépendent : laccès à cette parentalité ne peut se faire, semble-t-il à François de Singly, que si les homosexuels revendiquent aussi laccès à la vie de couple, et pas seulement à la vie commune.
Une autre question est posée, celle des raisons du "besoin" de linstitution du lien. Aujourdhui, la plupart des hommes et des femmes sont persuadés que la vie privée est "privée", que celle-ci leur appartient en propre. Et en même temps, certains dentre eux, et pas uniquement pour obtenir des droits, veulent que cette vie privée soit reconnue, quelle ne soit pas que privée comme dans lunion libre. Pourquoi cette demande de la part dindividus qui croient sans croire à linstitution du mariage? Quel est lenjeu de cette demande? Est-ce que cette reconnaissance publique apportée par le mariage ou le pacs (sous des formes différentes) contribue à transformer les conditions de la construction des identités des partenaires qui forment couple? est-ce que la définition de cette reconnaissance repose sur "la différence des sexes"? Ou est-ce une construction sociale et historique qui nous fait confondre le besoin de reconnaissance publique de sa vie privée avec la forme dominante de la période précédente, le mariage réservé à ceux qui ont une orientation hétérosexuelle? François de Singly propose cette interprétation, contrairement à dautres prises de position.
Il faut comprendre la construction de notre identité "intime" dans les sociétés modernes de la fin du siècle (cf. louvrage pour un exposé plus argumenté). Nous sommes persuadés que nous nous sommes construits nous-mêmes comme individu, original, authentique, avec une personnalité. Malgré ce mythe fondateur de lindividualisme (on peut lire luvre du philosophe Charles Taylor pour lappréhender), cette quête de soi-même ne signifie pas repli sur soi, séparation, solitude. En effet, pour se connaître soi-même, les individus ont la conviction quils ont besoin dun proche qui les aide à se révéler. La famille (pris comme terme général de désignation de la vie privée) est restée une institution centrale du fait de la montée de cette fonction, celle de la construction de lidentité personnelle, associée et liée au besoin dun proche. Il sest passé la même chose dans la relation entre les parents et lenfant. On est passé dun modèle de transmission à un modèle dattention. Il faut que les parents soient là , mais au lieu dimposer à lenfant un modèle normatif, ils doivent essayer dinterpréter les moindres signes comportementaux de celui-ci pour que lenfant devienne lui-même. Le système dinterprétation dans cette grande transformation de la famille, cest quon passe dun système de transmission des normes morales à un système dinterprétation de comportements, dune référence à des normes extérieures à des normes "intérieures" dont le registre appartient à la psychologie.
Ce nouveau système de référence actuel est un système difficile, il met en avant la logique didentité personnelle, tout en ne dévaluant pas totalement la logique de lidentité statutaire (associée aux formes de reconnaissance publique). Le statut de sa profession relève surtout de la logique statutaire. Mais lorientation sexuelle appartient aux deux registres didentité (statutaire et personnelle). Puisquà certains moments, le fait dêtre un homme ou une femme ne doit pas justifier les comportements par le fait dêtre un homme ou une femme. et à dautres moments, il le peut, il le doit même. Par exemple, dans une relation de couple hétérosexuel, le fait dêtre un homme et une femme nest pas tout à fait illégitime, cela est perçu comme le symbole de lidentité intime. Mais lhomme ne doit pas utiliser cet argument pour justifier sa faible participation au travail domestique.
Lidentité sexuelle et sexuée relève, avant tout, de notre identité intime, et à ce titre, les institutions nont pas à être construites en référence à ce critère. Cest dans ce cadre théorique que François de Singly est intervenu pour soutenir le PACS. Actuellement deux lignes théoriques sur la vie privée des personnes se confrontent. Ceux pour qui la famille sinscrit dans lhistoire avec des invariants : les liens des générations, des transmissions et des différences de sexe. Puis ceux pour qui la famille de demain nest pas celle des sociétés dhier. La nouvelle définition de la famille se construit dans la logique du respect mutuel des identités de chacun des individus qui la composent. En France, le débat sur le PACS est important puisque le PACS correspond à une nouvelle demande compatible avec lhistoire de la famille en Occident, caractérisée par un double mouvement, la montée de laffection, et la montée de lindividuation au sein du groupe.
On peut penser que la famille homoparentale constituera létape suivante. Cette famille désexualise (au sens de différence des sexes) encore plus la "famille", tout en prolongeant des tendances déjà à luvre dans les familles hétérosexuelles. Le travail fondateur du proche ce travail dattention à lautre qui permet dêtre soi nest pas fondamentalement sexué. Dans cette optique là, le mot parent est préférable, puisque sur le fond la différence entre le père et la mère nest pas fondatrice. La nomination est centrale dans ce que recouvre le mot "parent" : ce besoin dun proche pour sa propre construction identitaire.
Enfin, François de Singly souligne que la création dune catégorie est centrale, aussi conseille-t-il de bien cerner ce que peut sous-tendre la désignation en "catégorie" lexpression "famille homoparentale". Il préconise de nommer le plus souvent à côté de celle ci, les autres familles (classique, recomposée, monoparentale) pour que cette nouvelle catégorie entre dans les systèmes de représentations des normes structurant la vision du monde, privé et public. Le danger vient surtout du fait quau-delà de laugmentation de la "tolérance", permettant un pluralisme des formes de la vie privée, de la vie familiale, chacun continue, en son for intérieur, à hiérarchiser ces formes de telle sorte quil nexiste pas déquivalence entre les familles homoparentales et les autres. Cette non équivalence marque tout autant le succès, la force des références "expertes" que le simple maintien des idéologies traditionnelles.
Mars 1999.
François de Singly est professeur de Sociologie à la Sorbonne, spécialiste de la sociologie de la famille.
Auteur notamment de Le Soi, le couple et la famille, éditions Nathan, 1996.