Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Débathèmes
Droits de l’enfant et soutien à la parentalité
Frédéric JESU - Pédopsychiatre
Je
voudrais remercier Martine Gross et l’APGL de m’avoir invité à plancher
sur les réalités vécues dans le cadre de l’homoparentalité, un thème que
je connais peu mais que je trouve particulièrement important d’aborder de
manière sérieuse, sereine et sans masque. C’est un thème qui enrichit
considérablement la réflexion actuelle sur les familles et les réalités
familiales.
PEDOPSYCHIATRIE,
ACTION SOCIALE ET MILITANTISME
J’ai
une double casquette professionnelle : je suis à la fois pédopsychiatre,
chef de secteur de service public
de pédopsychiatrie dans le nord du Val d’Oise après avoir exercé pendant
dix ans dans les années 80 dans le XIXème arrondissement de Paris. Par
ailleurs, après un parcours qui m’a amené à exercer une activité de
conseil auprès du ministère chargé de la famille, et en particulier au
carrefour droits de l’enfant, santé et protection sociale, je travaille
actuellement beaucoup plus dans le domaine de l’observation de l’action
sociale et du conseil aux collectivités locales (villes et départements). Il
s’agit de l’orientation de leurs politiques sociales : nouveaux aspects
ou nouveaux visages de l’action sociale qui considèrent les habitants comme
les acteurs des politiques sociales et non comme des clients passifs.
Je
suis aussi, en tant que militant des droits de l’enfant, impliqué dans des
travaux réguliers sur l’évaluation de l’application en France de la
Convention des Droits de l’Enfant. Cela m’amène à échanger assez régulièrement
avec des juristes, des magistrats, des professionnels mais aussi des
associations humanitaires ou familiales et donc à pouvoir élargir constamment
mon point de vue au-delà du domaine de l’aspect technique de la pédopsychiatrie
d’une part et des politiques d’action sociale de l’autre.
REPUBLIQUE
ET SOLIDARITE
L’idée
générale que je voudrais proposer est que la promotion, la prise en compte et
l’application concrète des droits de l’enfant doivent rejoindre, pour des
raisons politiques et éthiques, les nécessités que l’on perçoit de plus en
plus actuellement, de réactualiser le projet républicain et aussi le pacte républicain
(référence à Lionel Jospin lors de son discours à l’investiture de 1997 à
l’Assemblée Nationale).
On
accepte maintenant de reconnaître la pluralité et la diversité des adultes
qui contribuent à la protection et à l’éducation des enfants, à la
valorisation de leur personne et de leur expression. Mais même s’il y a
plusieurs éducateurs autour de l’enfant, il convient de souligner malgré
tout que les parents conservent un rôle primordial dans cette entreprise alors
même qu’elle devient objectivement de plus en plus complexe.
Il faut donc aussi repenser la façon dont peuvent et doivent être
mobilisées les solidarités aussi bien institutionnelles que de proximité afin
d’accompagner et soutenir les parents quels qu’ils soient, quelles que
soient les contraintes et les difficultés qui pèsent sur eux, et les aider
dans leurs rôles et dans leurs responsabilités à l’égard de leurs enfants.
LA
NON-PSYCHIATRISATION DE L’HOMOSEXUALITE ET DE L’HOMOPARENTALITE
Tout
d’abord, avant de développer cette idée de solidarité et de République que
j’ai introduite d’emblée, je voudrais dire
que, l’une de mes étiquettes étant celle
de psychiatre, j'insiste d'autant plus sur les raisons pour lesquelles il
est important de refuser la psychiatrisation de l’approche de l’homosexualité
et de l’homoparentalité. Il faut refuser par principe que la psychiatrie et
la psychanalyse soient convoquées en première instance pour construire ou pour
produire un jugement social non seulement sur l’homosexualité mais aussi sur
l’homoparentalité, sur sa revendication par les adultes, sur les refus que
manifestent d’autres adultes à
son égard et sur leurs conséquences
sur les enfants. Le refus de psychiatriser ces questions pourrait d’ailleurs
s’étendre à d’autres choix de vie sexuels et familiaux. Je crois que je
dirais la même chose au sujet de la monoparentalité, des recompositions
familiales et pourquoi pas de la polygamie.
Il
y a deux ordres de raisons à ce
refus :
·
Premièrement, il
n’y a aucune justification à considérer d’emblée cette question comme
pouvant relever de la pathologie. Ce sont d’abord des questions sociales et
politiques, voire anthropologiques, comme le sont toutes les questions relatives
à la famille.
·
Deuxièmement, je
crois qu’il faut aussi garantir aux adultes et aux enfants qui le souhaitent,
ou qui en ont besoin, un accès neutre aux soins psychiatriques et à l’expérience
psychanalytique, un accès non idéologique, le
éclairé pour les praticiens par des travaux scientifiques (comme l’APGL
s’attache à les recenser). Je crois qu’il faut banaliser le recours à ces
ressources pour tous et je reprendrai l’extrait d’un article du
psychanalyste Michel Tort récemment
publié par Le Monde et que j’ai trouvé très intéressant: “ la vie
psychique des sujets dont le choix sexuel est un partenaire de même sexe
constitue un secteur parmi d’autres du champ de la psychanalyse comme pratique
et comme théorie ”. Un secteur parmi d’autres, c’est tout à fait
mon point de vue.
ELEVER
DES ENFANTS PLUTOT QU’AVOIR DES ENFANTS
Ceci
étant posé en préalable, je voudrais souligner les enjeux éthiques de la
reconnaissance de la personne de l’enfant. A lire tous les débats qu’il y a
pu avoir au sujet de
l’homosexualité et de l’homoparentalité à l’occasion de la préparation
de la loi sur le PACS, je me suis dit qu’il conviendrait d’interroger les
pratiques parentales en termes de droit à élever les enfants plutôt qu’en
terme de droit à avoir des enfants. C’est un peu ce que l’APGL a rappelé
dans certains de ses écrits et de ses auditions en disant qu’on peut parler
des “droits de l’enfant ” mais pas du “droit à l’enfant ”.
Pourquoi j’insiste sur “élever des enfants ” plutôt que “avoir
des enfants ” ? Dans le langage courant, on a tendance à dire
l’un pour l’autre. Mais si vous vous inscrivez dans une démarche militante,
et au-delà dans une prise de position vis à vis de la société, parler
d’“ élever des enfants ” permet de participer à la
reconnaissance de l’enfant comme sujet qu’on élève et non pas comme objet
qu’on possède. Présenter les choses comme cela contribue à situer la
reconnaissance de l’homoparentalité non seulement dans le champ du refus des
discriminations mais plus fondamentalement dans le champ de l’intégration
aboutie à la communauté humaine et de l’implication dans la construction de
son devenir Les enfants sont par définition l’avenir de la société .La
reconnaissance et la prise en compte de leurs droits essentiels déterminent
donc largement ce qu’ils y seront et ce qu’ils y feront, dans cet avenir,
comme sujets et comme citoyens.
Je
crois que cette conception éthique des enjeux liés à la reconnaissance de la
personne de l’enfant devrait guider les réflexions sur les différentes
formes d’accès à l’homoparentalité, qu’il s’agisse de recomposition
familiale, de coparentalité homosexuelle, d’adoption, d’accès à la procréation
médicalement assistée,, mais aussi dans d’autres domaines comme celui de la
suppléance parentale je pense en particulier à la possibilité, pour un couple
homosexuel et/ou homoparental, d’obtenir un agrément de famille d’accueil.
J’ai
participé la semaine dernière à un colloque européen sur les placements
familiaux en Europe, et je me suis fait confirmer que, dans aucun des huit pays
de l’Union européenne représentés, il n’y a actuellement de cas connus où
un couple homosexuel ait pu avoir un agrément de famille d’accueil, même au
Danemark qui pourtant est plus ouvert.
Etre
parent n’est l’apanage d’aucun mode d’accès à la parentalité. Tous
les adultes exerçant les attributs de l’autorité parentale contribuent, à
leur place, à l’édification de la société. C’est pourquoi leurs enfants
doivent avoir les mêmes droits, les droits universellement reconnus à tous les
enfants.
OBJECTIFS ET
DIMENSIONS DE L’EDUCATION DES ENFANTS
Je
voudrais maintenant insister sur quelques objectifs de l’éducation des
enfants, des objectifs généraux qui sont d’ailleurs décrits dans la
Convention Internationale des Droits de l’Enfant en
son article 29 (après le droit d’accéder à l’éducation qui est
l’article 28). En interprétation de cet article 29, il faut
souligner que le droit des enfants à l’éducation confère à leurs
parents des responsabilités de première ligne mais qui sont de fait relayées
par l’environnement familial, , institutionnel et associatif de proximité.
Le
rôle éducatif des parents comporte essentiellement trois dimensions :
·
une dimension
relationnelle et affective qui s’exprime le plus précocement, parfois dès la
conception de l’enfant ;
·
une dimension
plus cognitive qui est liée à la construction des apprentissages, de leur
transmission et aussi à la transmission d’un certain nombre de valeurs, de
savoir-faire des éducateurs aux enfants et notamment des parents aux enfants ;
·
une dimension
socialisatrice qui est bien entendu déterminante dans le contexte des relations
qu'établit nécessairement l'enfant, à partir de ses
parents, avec les différentes structures
d’intégration dans la cité.
Ces
trois dimensions contribuent de façon complémentaire à la construction de
l’identité de l’enfant et tout particulièrement de ses représentations de
la sexualité, de la procréation et des rapports familiaux puis sociaux.
Je
crois qu’il importe que les parents et les autres co-éducateurs garantissent
à l’enfant la perception de la différence des rôles parentaux et sociaux et
en quelque sorte l’expérience du sentiment d’altérité. L’altérité et
l’expérience qu’on en fait, et qu’en fait un enfant, sont en effet
structurantes et fondatrices de la pensée, et sont sources de connaissance et
de tolérance.
Vouloir
en gommer l’existence et les conséquences est source au contraire de violence
(et de refus de l’ouverture des liens sociaux). Un des fondements de l’éthique
de l’éducation est le souci et le respect de l’autre, mais l’autre en
ceci qu’il est à la fois identique à moi et différent de moi. Que l’autre
ait ces deux caractéristiques est finalement ce qui fonde le lien social.
DIFFERENCE
ENTRE DROIT ET DESIR
Encore
une remarque générale :
Une
considération qui est le prolongement de ce que je viens de dire sur les
conditions de la socialisation dans la construction de l’identité, c’est la
différence entre droit et désir. C’est un peu aussi le prolongement de la
différence entre le droit de l’enfant et le droit à l’enfant.
Il
importe de ne pas confondre le domaine du droit avec celui du désir —ou
encore celui du besoin, qui est un autre registre. Tous les désirs individuels
ne sont pas légitimes. Ils ne peuvent s’imposer en tant que tel ni à autrui,
ni aux institutions.
Donner
au désir un statut de droit serait reconnaître son caractère impérialiste,
affirmer qu’il est juste d’en exiger la satisfaction et que ce qui y fait
obstacle doit être surmonté par tous les moyens, dans tous les contextes.
J’ai été frappé par l'esprit de la publicité pour une boisson destinée
aux adolescents ("Sprite") qui, à la fin d’une série de spots,
balançait ce slogan : “ N’écoute que toi ”. Je trouve que
la logique de ce mot d’ordre qui tend à confondre le domaine du désir et le
domaine du droit à agir en fonction de son seul désir est pernicieuse, quand
elle s'adresse à des enfants et à des jeunes, dans la mesure où elle est de
nature à étouffer chez eux tout sentiment d’appartenance à une collectivité
et, plus particulièrement, toute perspective, voire tout devoir de solidarité.
Bien entendu, j’ajouterai que quand un marchand dit à son client “n’écoute
que toi ”, il lui dit aussi implicitement “n’écoute que moi qui te
dis de n’écouter que toi ”. Ce qui instaure
une aliénation. Mais au passage, on casse le ressort d’une solidarité
et d’une empathie possibles envers qui n’est pas juste comme moi. C’est
aussi le prolongement ultra-libéral du pseudo-libertaire “il est interdit
d’interdire ”.
Dans
un autre registre, la fécondité n’est pas seulement un problème technique
que la technique doit résoudre coûte que coûte. La fécondité est une expérience
humaine dont la solution passe par l’autre et par la mobilisation de moyens
issus de la solidarité de proximité, par exemple dans le cas de coparentalité,
ou de la solidarité collective institutionnalisée dans le cadre d’un recours
à la médecine financé par la Sécurité sociale. Cette solution à la fécondité
ne peut donc pas s’imposer hors du droit de l’autre à en discuter la
non-pertinence.
Elle
n’est pas due au seul motif qu’elle viendrait satisfaire un désir ou
combler un manque.
La
formule de l’APGL “le droit des personnes homosexuelles à avoir des
devoirs, notamment d’être parent ” s’inscrit dans cette perspective
de différenciation du domaine des droits et de celui du désir. Mais elle me
semble redondante par rapport aux dispositions actuelles du Code Civil relatives
à l’autorité parentale, laquelle est déjà constituée d’un ensemble de
droits et de devoirs attachés aux attributs de la parentalité — c’est-à-dire
essentiellement garde, surveillance et éducation — et dont les objectifs sont
de protéger l’enfant, sa sécurité, sa santé et sa moralité (article 371
alinéa 2 du Code Civil).
DE
L’AUTORITE PARENTALE A LA RESPONSABILITE PARENTALE
Une
évolution est actuellement recherchée pour passer de la notion d’autorité
parentale, qui est une notion très attachée au primat de la dimension
d’auteur de la vie, vers celle de responsabilité parentale qui souligne
l’engagement dans la durée de façon moins formelle et moins arbitraire que
l’autorité parentale. Cette évolution est souhaitable, et je fais partie de
ceux qui la souhaitent et qui souhaitent que ce ne soit pas uniquement un
changement de mot mais surtout un changement de comportements et de représentation
des relations parents-enfants qui en résultent. Mais de toute façon, le
concept de responsabilité parentale ne fera que confirmer l’évidence de ce
lien éthique et civique entre droit et devoir. La question restera entière de
savoir comment les désirs peuvent s’inscrire dans une logique, une dynamique,
une élaboration qui contribuent à la construction d’un droit.
Voilà
donc quelques-unes des réflexions qui me sont venues
à la lecture de textes de l’APGL (car c’est quand même une source
de référence essentielle dans le domaine de ce que j’ai à dire ce soir).
L’ENFANT
FAIT LA FAMILLE
Je
ne suis pas certain qu’il soit dans l’intérêt de l’enfant d’affirmer,
comme l’a fait la ministre Dominique Gillot, que“l ‘enfant fait la
famille ”.
Je
crois que l’on peut seulement affirmer que l’enfant contribue à créer des
parents ou plus exactement à donner un support concret à l’expérience, à
l’exercice et à la pratique de la parentalité. La capacité à devenir
parent puis de le rester se construit en effet progressivement, d’une part dès
l’enfance à l’occasion des relations que l’on a avec ses propres parents,
puis à l’âge adulte lorsque l’enfant paraît. Cette remarque permet de
rappeler que tout parent est d’abord l’enfant de ses parents et d’autre
part que toute famille comporte plusieurs générations. La formule
“l’enfant fait la famille ” se réfère, me semble-t-il, surtout à
une famille de type nucléaire, en tout cas réduite à deux générations.
En
outre, je n’aime pas cette formule car elle risque de faire croire que
lorsqu’une branche de la famille ne comporte pas de descendant, de
ramification, elle est exclue de son appartenance à l'arbre familial ; or
il n’en est rien. Un(e) célibataire sans enfant n'est pas une branche morte.
Aussi
faut-il être prudent en affirmant que “l’enfant fait la famille ”.
Il faut en réalité éviter de trop charger la barque de l’enfant en le
mettant au centre de la définition et donc des représentations de la famille.
La famille comporte aussi des personnes âgées, qu’il ne faut pas exclure des
définitions de la famille en ceci que ses membres sont aussi liés vis-vis
d'elles par toute une série de
droits et de devoirs en matière de protection, de solidarité et de
transmission.
Dans
le même ordre d’idée, je ne suis pas certain qu’il serait judicieux, en établissant
le livret de famille au nom de l’enfant (comme le propose l'APGL), de
l’amener de la sorte à héberger symboliquement tous les adultes ayant
établi des liens plus ou moins irrévocables de parenté (biologique, légal ou
social) avec lui. Un livret de famille a une autre fonction que celle d’un
album de photos racontant l’histoire de la famille dans la mesure notamment où
la production du premier est obligatoire dans certains actes de la vie publique
et que le respect de la confidentialité sur les informations qu'il contient
n’est pas garanti, alors que la production du second (l’album de
photos) est bien entendu facultative et relève du seul domaine de la vie privée.
Si bien que ce sont selon moi d’autres outils que le livret de famille
qui peuvent ou doivent être porteurs de l’histoire de l’enfant et du témoignage
de tous ceux qui, adultes, ont compté pour lui et ont contribué à son éducation.
LES
FAMILLES AU CŒUR DE LA REPUBLIQUE
J’étais
invité cet après-midi à une réunion publique organisée par la mairie de
Clichy-la-Garenne sur le thème “la famille est-elle une peau de chagrin ? ”
L’idée que la famille soit considérée comme une peau me gêne s'il s'agit
par là de la réduire à une fonction de surface ou de contenant.
Il me semble au contraire que la famille se manifeste surtout dans la
profondeur de l'être et que c’est davantage sa fonction de contenu qui compte
que celle de contenant. La forme est importante, notamment en termes de droit,
mais ce que l’on vit au quotidien dans sa famille, se situe surtout dans le
domaine des échanges de fond entre ses membres.
L'idée que j'ai développée est que les familles sont de ce fait, sinon
le cœur, du moins au cœur de la République et qu'elles ne sont pas une peau
de chagrin posée sur les institutions. Quelle que soit son histoire, sa forme,
sa structure et sa composition, je crois que l’on peut considérer toute
famille comme la plus petite des collectivités locales après les régions, les
départements, les villes et ceci dans l’esprit même de la décentralisation.
’C'est en famille, en effet, que l'on prend un grand nombre de décisions
essentielles, et on le fait dans un contexte de grande proximité, en finançant
ces décisions au plus près des personnes concernées que sont les membres de
cette famille.
On
y détermine librement son mode de fonctionnement (chaque famille a son style de
fonctionnement). On y fait valoir son droit à l’intimité (les professionnels
ont des devoirs de secret professionnel quand ils
pénètrent dans l’espace de la famille) mais on y est néanmoins
soumis à une sorte de contrôle extérieur, comme les collectivités
territoriales, en particulier quant aux décisions prises pour les enfants.
Les
familles n’ont pas grand chose à gagner à se penser ou à être perçues
comme des espaces privés étanches à tous échanges et à toutes influences.
Quand on prend une décision en famille, elle suppose la plupart du temps, pour
être mise en œuvre une ouverture vers l'extérieur du territoire de la famille.
C’est à travers ces échanges que l’on s’ouvre à de nouvelles
influences et que les membres de la famille interpellent leur
environnement ou les institutions qu’ils côtoient et réciproquement.
LES
PRINCIPES FONDATEURS DE LA REPUBLIQUE
Situer les familles au cœur de la République permettrait de leur
faire bénéficier des principes fondateurs de la République :
·
principe de
liberté de constitution et de fonctionnement sans que cela suppose l’aliénation
des membres de la famille, et notamment des enfants, au titre même de cette
liberté ;
·
principe d’égalité,
en l’occurrence égalité de traitement des familles, quelle que soit leur
forme, par les pouvoirs publics et égalité d'accès aux politiques publiques
visant à compenser les inégalités. Il s’agit d’un principe d’égalisation
des chances dans le cadre du droit commun. Je préfère parler d’égalisation
des chances plutôt que de discrimination positive. Dans “égalisation des
chances ”, on parle de l’objectif, tandis que dans “discrimination
positive ”, on parle de moyens pour y arriver. Parfois les politiques
publiques ont tendance à s’enkyster dans les moyens qu’elles mettent en
place et à oublier quel objectif ce moyen était censé servir.
·
Principe de
fraternité qui est à mon sens une combinaison entre les solidarités
collectives, institutionnelles (comme la Sécurité Sociale) et les solidarités
de proximité. Plus les enfants sont jeunes, plus ils perçoivent ces solidarités
de proximité. Ils s’intéressent beaucoup plus au voisin qui veut bien les
garder un soir ou un week-end qu’à la Caisse d’Allocation Familiale qui va
verser une prestation permettant un mode d’accueil.
POLITIQUE
FAMILIALE ET HOMOPARENTALITE
Les
orientations actuelles de la politique familiale portent entre autre sur le
soutien à la parentalité et aussi sur le renforcement d’un certain nombre de
dispositifs de droit commun pour mieux adapter ces dispositifs aux réalités et
aux besoins des familles en matière de logement, de mode d’accueil des jeunes
enfants, de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Un chantier
est aussi ouvert concernant la situation des très jeunes adultes.
Vous
savez qu’une délégation interministérielle à la famille a été constituée
par le gouvernement de Lionel Jospin afin d’impulser, de mettre en œuvre, de
coordonner et d’évaluer ces orientations nouvelles de la politique de la
famille.
Stratégiquement,
il importe que la visibilité croissante de l’homoparentalité (à
l’occasion des débats sur le PACS par exemple) permette de ne pas
tenir celle-ci à l’écart des orientations actuelles de la politique
de la famille.
Pour
réaliser cette intégration de l’homoparentalité dans la politique de la
famille, il faut se poser un certain nombre de questions au sujet des principaux
besoins éducatifs sociaux et juridiques des parents homosexuels ou des
homosexuels en situation parentale et de leurs enfants.
·
Quels sont ces
besoins ?
·
Y a-t-il des
besoins spécifiques ? Si oui, lesquels ? Si non, pourquoi ?
·
Dans quelle
mesure ces besoins concernent-ils l’intérêt supérieur de l’enfant ?
·
Comment, s’il y
a des besoins spécifiques, favoriser leur prise en compte et leur satisfaction
dans le cadre du droit commun ?
En
tant que militants et membres de l’APGL, je pense que vous avez des idées
plus précises que moi sur ces questions. En y réfléchissant, et j’ai eu
l’occasion de le dire publiquement à chaque fois que l’on m’a posé la
question, je verrai quelques objectifs essentiels à un éventuel soutien spécifique
à l’homoparentalité. L’un de ces objectifs serait peut-être, quand il y a
risque de discrimination sociale ou de renfermement sur un "secret de
famille" lié à l’homosexualité, de tout faire pour favoriser la sortie
de l’isolement, de la culpabilité, du découragement ou du désarroi que les
adultes peuvent alors éprouver
et ceci notamment dans l’intérêt de l’enfant et de ses possibilités
d’accéder à une socialisation satisfaisante.
Il
conviendrait alors de mobiliser, en faveur de l’ensemble de la famille qui
serait affectée par cette difficulté, des solidarités qui ne seraient pas
seulement communautaires, homosexuelles, mais aussi de proximité et généralistes.
C’est-à-dire au fond de renforcer et de banaliser les liens sociaux de tous
ordres, de respecter, d’étendre et de diversifier s’il y a lieu le réseau
relationnel immédiat de l’enfant sachant que ce réseau est habituellement hétérosexuel
et plus encore lorsque l’enfant est scolarisé. A ce sujet, j’aurais une
suggestion toute simple qui serait d’encourager l’adhésion des parents
homosexuels aux associations de parents d’élèves et de favoriser leur
participation à ce titre à la vie scolaire. C’est là l'un des moyens de
socialisation globale dans le quartier le
plus efficace et le plus remarqué des enfants. Il permet en outre de créer des
liens avec des parents d’élèves habitués à se rendre
de nombreux petits services dans la vie quotidienne, et pas uniquement
dans le cadre de la vie scolaire.
CONCEPTION
ET COPARENTALITE HOMOSEXUELLE
Je
ne connais aucun enfant conçu de cette façon, aucun adulte qui n’ait
participé à cette façon de concevoir un enfant donc ce que je vais dire ne
peut être que théorique.
D'après
ce que je comprends, la co-conception et la coparentalité reviendraient
finalement à doter l’enfant d'un petit réseau parental de grande proximité
qui lui offre en outre un cadre initialement hétérosexuel de parentalité et,
en théorie, un accès direct et complet à la connaissance de ses origines
biologiques et affectives, toutes caractéristiques que le recours à la procréation
médicalement assistée est loin de garantir.
La
compréhension et la représentation que peut avoir un enfant de ce dispositif
entre adultes sont sans doute complexes mais pas nécessairement plus que dans
le contexte de recompositions parentales multiples avec leur cortège de
beaux-parents, de demi-frères, de demi-sœurs, etc.
La
préoccupation spécifique qui peut s'attacher à
cette façon de concevoir et d’élever un enfant vient peut-être de la
difficulté de lui garantir à travers les institutions prévues par le Code
civil sinon la stabilité du moins la mémoire du dispositif complexe
d’alliance et de filiation que constituent cette co-conception et cette
coparentalité homosexuelle. Il faut en effet
rappeler qu’une des fonctions essentielles de la famille est de
permettre, à travers la protection et l’éducation des enfants, de créer les
conditions favorables à la construction de leur identité et au développement
de leurs potentialités. Cependant, une autre fonction essentielle est de le
faire en assurant la transmission de la mémoire sur les origines, fondement —
la pratique pédopsychiatrique le montre bien souvent — de la construction des
repères existentiels en général, et des capacités cognitives en particulier.
Les
dispositifs de co-conception et de coparentalité permettent-ils de garantir
cette fonction de transmission ?
Cela
me semble un peu aléatoire en l’état actuel du droit, et les réponses à
cette question ne dépendent pas seulement de la volonté et des intentions
initiales des adultes concernés..
À
l'occasion d'un livre que j’ai récemment coordonné avec un sociologue et un
autre psychiatre, sous le titre “ Les familles face à la mort ”,
je me suis demandé si une des fonctions prioritaires de la famille n'était
pas d’organiser cette mémoire, cette transmission, notamment celle des
morts auxquels les vivants sont redevables de leur existence et en grande partie
des conditions de celle-ci, plutôt que de statuer sur les choix sexuels et
reproductifs de ses membres.
Les
vivants sont plus aléatoires que les morts. On a donc peut-être tort de référer
tous les débats sur la famille uniquement à cette question de la procréation
et de la mise au monde des enfants.
En
Afrique, dans beaucoup de sociétés dites traditionnelles, j’ai été frappé
de voir à quel point les vivants développent des soins et des rituels très élaborés
pour que les morts les laissent en paix.
Si
on ne garantit pas de façon générale une fonction de transmission de la mémoire
sur les morts, il est plus difficile de faire des enfants et de les élever. Il
est moins populaire et moins facile de parler de la famille à partir des cimetières qu’à partir des
berceaux, mais réfléchissez-y.
Novembre 1999