Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens 

 

 

Audition de l'Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens (APGL) par Le Sénat, au sujet de la proposition de loi relative au Pacte Civil de Solidarité (PACS).

le mercredi 27 janvier 1999
Représentant l'APGL : Martine GROSS, Vice-Présidente

 

1. Repères sur l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens et sur l'homoparentalité

2. Ce que le PACS nous apporterait et ce dont il ne parle pas

3. Que sont les familles homoparentales ?

4. Ce que nous souhaitons

5. En guise de conclusion, voici notre conception de la famille

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Je vous remercie de nous donner aujourd'hui la possibilité d'apporter notre éclairage sur un des points les plus sensibles du débat autour du Pacte Civil de Solidarité: les parents de même sexe. Paradoxalement, ce point a été constamment abordé dans les débats alors qu'il n'apparaît pas dans la proposition de loi. Je commencerai par quelques repères sur l'Association que je représente et sur l'homoparentalité.

1. Repères sur l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens et sur l'homoparentalité

  • L'APGL, association des parents et futurs parents gays et lesbiens a été fondée en 1986. Elle comptait 75 membres il y a 3 ans et en compte à ce jour plus de 700. Elle est nationale. Elle compte 6 antennes en province.C'est une association mixte avec 64% de femmes et 36 % d'hommes. C'est au titre de la parité que j'interviens aujourd'hui en tant que vice-présidente.
  • La proportion de personnes homosexuelles est généralement estimée à 5% au sein de la société. Un sondage de janvier 1997 réalisé en France par l'institut BSP révèle que 7% des gays et 11% des lesbiennes sont parents, et que 36% des gays et 45% des lesbiennes souhaitent le devenir. Cela signifie que des centaines de milliers de personnes en France sont à la fois homosexuels et parents et qu'en Europe, il s'agit de millions de personnes. Ces chiffres illustrent le fait qu'un profond changement a eu lieu dans la manière dont les personnes homosexuelles envisagent leur devenir. Ils ne considèrent plus qu'être homosexuel les empêcherait d'être parents et d'avoir une descendance. De plus, une majorité de personnes pensent que l'homosexualité est une manière comme une autre de vivre sa sexualité. Cette dernière a-t-elle une incidence sur l'aptitude à élever des enfants ?
  • En France, le recul n'est pas suffisant pour avoir des données sur le développement des enfants dans les familles homoparentales. Cependant, ces études ont été réalisées ailleurs, là où le recul est suffisant. Ces études, plus de 200, que l'APGL a recensées dans son " petit guide bibliographique à l'usage des familles homoparentales ", concluent toutes que les enfants ne présentent ni plus ni moins de troubles que lorsqu'ils sont élevés dans une famille où sont présents les deux sexes au quotidien. Qu'il s'agisse du développement psychologique, de l'identité sexuelle, de l'estime de soi, de la réussite professionnelle ou de l'orientation sexuelle. Le monde alentour apporte tous les jours, des modèles bisexués qui relativisent l'absence de l'autre sexe au sein de la cellule familiale. On verra dans la suite de mon exposé qu'il n'y a pas d'exclusion systématique de l'autre sexe dans les familles homoparentales.

2. Ce que le PACS nous apporterait et ce dont il ne parle pas

Au regard de cette question de l'homoparentalité, le PACS nous paraît être une première avancée pour une réelle égalité de traitement des individus, vers laquelle tout état républicain et démocratique doit tendre, puisqu'il légitime le couple de personnes de même sexe. Nos enfants, les premiers, ont besoin de la reconnaissance de nos structures familiales. La reconnaissance légale du couple de leurs parents , qu'il s'agisse du PACS, du mariage ou de l'union libre ne peut que leur apporter davantage de sécurité.

C'est pourquoi nous unissons nos efforts à ceux de toutes les associations et de toutes les personnes qui souhaitent voir le PACS adopté par le Parlement.

Cependant, avec les autres associations homosexuelles, nous critiquons certaines des dispositions générales du PACS comme les délais, le lieu de l'enregistrement, les différences de traitement concernant la nationalité et la succession. Mais, nous n'en parlerons pas aujourd'hui.

En effet, on a beaucoup parlé pendant les débats à l'Assemblée Nationale de la menace que représenterait le PACS pour la famille. Or, si nous respectons et estimons le long travail qui a conduit à l'examen de ces propositions de loi, nous déplorons aujourd'hui que le projet de PACS ne contienne justement aucune disposition concernant les enfants et l'homoparentalité.

Puisqu'on a tant débattu de ce sujet brûlant sans jamais se confronter aux points de vue des parents gays et lesbiens, nous espérons qu'aujourd'hui nous pourrons vous apporter un éclairage sur la réalité des familles homoparentales. Ceci dans le but de faire cesser les fantasmes et les raisonnements fondés sur des apriori.

3. Que sont les familles homoparentales ?

Rappelons qu'aucun groupe humain ne détient l'exclusivité en matière de famille. Etre parent n'est pas l'apanage des personnes hétérosexuelles, c'est celui de tout être humain.

Il existe aujourd'hui une palette de formes familiales diverses où se côtoient familles traditionnelles, familles monoparentales, familles recomposées, familles ayant eu recours aux procréations médicalement assistées, familles adoptives, etc. Les familles homoparentales sont l'une des pièces du puzzle. Le terme de " familles homoparentales " regroupe plusieurs situations très différentes. Il n'y a pas une homoparentalité mais plusieurs.

Les différentes homoparentalités sont les suivantes :

  1. Les enfants sont nés d'une union hétérosexuelle antérieure. L'un des parents vit maintenant avec une personne du même sexe. Le cas est semblable à celui des familles recomposées après divorce ou séparation et soulève la question du statut du beau-parent.
  2. Les enfants n'ont qu'un seul parent légal. Soit parce qu'ils ont été adoptés par une personne seule, soit parce qu'ils ont été conçus grâce aux techniques de procréation médicalement assistée à l'étranger (puisque la loi l'interdit en France), soit encore parce que l'autre parent biologique n'a pas reconnu l'enfant. Si la personne vit en couple, les enfants n'ont qu'un parent légal alors qu'ils sont élevés de fait et souvent voulus par deux parents.
  3. Les enfants naissent dans le cadre de projets dit de " coparentalité " où est fortement souhaitée la présence conjointe de figures paternelle et maternelle. Il y a là de deux à quatre personnes autour du berceau de l'enfant: un couple de parents biologiques composé d'une mère lesbienne et d'un père gay, et leurs éventuels partenaires respectifs. A la différence des beaux-parents qui arrivent dans un second temps, les partenaires sont des co-parents, car ils sont prêts à s'engager vis à vis de l'enfant dés sa conception. Ils assurent le quotidien comme les parents naturels et se sentent des parents à part entière même s'ils n'en ont pas le statut.

Ces différentes homoparentalités ont des points communs avec de nombreuses autres constellations familiales. Ces points communs sont les suivants:

  • Les enfants y naissent comme partout ailleurs d'un homme et d'une femme. Nous sommes les premiers à le dire à nos enfants. Ils savent qu'ils ont des parents qui, tout comme dans la situation de l'adoption, ne sont pas nécessairement ceux qui les ont mis au monde.
  • Etre parent, vivre en couple, procréer ne sont pas nécessairement synonymes.
  • Les parents sociaux, c'est à dire des personnes qui n'ont pas conçu l'enfant mais qui se conduisent comme des parents, et des parents naturels coexistent.
  • Enfin, les compétences parentales ne s'y mesurent pas à l'aune de la vie sexuelle.

4. Ce que nous souhaitons

Droit à l'enfant / droit de l'enfant : Le débat actuel autour des parents homosexuels est posé en termes de " droit à l'enfant " que nous serions supposés revendiquer, comme si nous demandions à la société de nous donner des enfants. Il ne s'agit pourtant pas de cela, mais bien du droit des enfants. Nous apportons notre contribution à l'édification de la société en élevant nos enfants et nous souhaitons qu'ils aient les mêmes droits, bénéficient des mêmes protections, que les enfants élevés dans d'autres constellations familiales. En particulier, que les liens qu'ils ont contruits avec les personnes qui les élèvent, soient protégés par la loi. Ce que le PACS, tel qu'il est conçu actuellement, n'apportera hélas pas.

Nous souhaitons :

  1. Faire cesser les discriminations dont sont victimes les parents homosexuels séparés ou divorcés lorsqu'ils veulent exercer leurs responsabilités vis à vis de leurs enfants. Il y a encore des juges qui privent un enfant du droit de voir son père ou sa mère ou qui restreignent ce droit à des rencontres limitées ou en présence de tiers qui ne peuvent qu'entraîner une déliquescence du lien, au seul motif de l'homosexualité du parent. Si l'homosexualité n'est plus un délit, ni même une pathologie, au nom de quoi permet-on un tel déni de paternité ou de maternité ? Compétences parentales et sexualité doivent être dissociées dans l'esprit des juges, au moment de décider des conditions de résidence, de visite et d'hébergement des enfants. Il ne s'agit pas là d'un nouveau droit mais de l'application de la loi sans a-priori ni discrimination. Nous sommes confiants: le PACS y contribuera.
     
  2. Faire cesser la discrimination exercée à l'encontre de candidats qui offrent des conditions d'accueil satisfaisantes pour accueillir un enfant et qui se voient refuser l'agrément pour adopter au motif de leur sexualité " non conforme ". La vie sexuelle des candidats fait-elle partie des conditions d'accueil ? En quoi la sexualité est-elle un critère d'accueil pertinent ? Il faut faire cesser cette discrimination administrative. Là non plus, nous ne demandons pas un nouveau droit mais la simple application des textes sans a-priori. Le PACS y contribuera-t-il ? La question reste posée.
     
  3. Les couples hétérosexuels qui ne veulent pas se marier et les couples homosexuels qui ne peuvent pas se marier sont actuellement obligés de présenter des projets en tant que personne seule pour pouvoir adopter. La situation pour les enfants adoptés est identique, seul un des deux parents est reconnu légalement. Cependant, les couples de concubins homosexuels n'ont pas la possibilité offerte aux couples hétérosexuels candidats, de se marier pour adopter à deux. Nous déplorons que le projet de PACS ne prévoie pas qu'un couple signataire puisse adopter conjointement un enfant. Nous souhaitons que cela puisse se faire dans un avenir proche, comme c'est le cas dans certains autres états . Il s'agit ici comme dans les points suivants de voir naître de nouveaux droits fondés sur l'engagement et la responsabilité.
     
  4. Les parents qui ont mis au monde l'enfant sont des acteurs essentiels, mais ils ne sont pas les seuls. Les beaux-parents et les co-parents jouent un rôle essentiel dans le quotidien d'un enfant. Nous demandons un statut pour ces tiers qui se conduisent comme des parents. Ce statut leur permettrait de prendre à l'égard de l'enfant qu'ils élèvent des décisions relevant de la gestion du quotidien sans remettre en cause le rôle des parents légaux et avec leur accord bien évidemment. Nous demandons une disposition légale leur permettant de témoigner de leur engagement vis à vis de l'enfant : par des donations, des legs avec une fiscalité identique à celle d'un parent, ou une obligation de subsides en cas de disparition des parents légaux.
     
  5. Au sein de couples de parents de même sexe, certains enfants ne disposent que d'un seul lien de filiation. Ce qui nous préoccupe dans cette situation, c'est que ces enfants n'ont qu'un parent légal et qu'ils peuvent être privés, en cas de décès ou de séparation, des liens qu'ils ont tissés avec la personne qui n'est pas leur parent légal. Cette personne se conduit pourtant comme un "second parent " qu'il est de fait. Nous souhaitons que le second parent, partenaire du parent légal ait un réel statut de parent. Ce statut peut être obtenu par un aménagement de l'adoption simple. L'adoption par le second parent permettra aux enfants de voir les liens qu'ils ont tissés avec lui protégés en cas décès du parent légal ou de séparation . Cet aménagement de l'adoption est une solution qui existe dans d'autres pays . Le droit de l'enfant à être visité, et hébergé par le second parent ou ses co-parents doit être protégé et cela même en cas de conflits et/ou séparation.
     
  6. Nous souhaitons l'égal accès aux procréations médicalement assistées de tous les couples, qu'ils soient mariés, concubins ou signataires d'un PACS.

5. En guise de conclusion, notre conception de la famille

Aujourd'hui, les définitions possibles de la famille reposent sur le mode de vie des adultes. On parle ainsi de familles traditionnelles, familles monoparentales, familles recomposées, familles adoptives etc… Selon nous et comme l'écrit Dominique Gillot dans son rapport, ce qui fait la famille n'est ni le couple, ni les parents mais bien l'enfant et ceux qu'il entraîne dans son sillage dans des prises d'engagement et de responsabilités. Les mesures que nous demandons s'inscrivent dans cette perspective car toutes permettent de protéger l'enfant, qu'il soit élevé au sein d'une famille traditionnelle ou non.

En conclusion, malgré le fait que nos revendications nous emmènent plus loin que le projet dont nous parlons aujourd'hui, nous sommes cependant des partisans du PACS. Sa prochaine adoption permettra une évolution positive des mentalités et de la jurisprudence. Nous vous demandons de tout faire que pour que ce projet de loi aboutisse le plus vite possible.

Je vous remercie de votre attention et vous invite à participer au colloque " Parentés et différence des sexes " organisé par l'APGL, qui aura lieu les 1er et 2 octobre 1999 et réunira anthropologues, sociologues, cliniciens et juristes autour de ce thème.


1. Le Parlement néerlandais vient de présenter une proposition de loi élargissant les droits d'adoption et de procréation médicalement assistée aux couples de même sexe. En 1997, l'Etat du New-Jersey (USA) a autorisé les couples gays et lesbiens à adopter conjointement. Le Quebec et la Colombie britannique autorisent l'adoption conjointe par un couple homosexuel (sans pour antant autoriser le mariage des homosexuels).

2. L'adoption par le second parent est possible dans une quinzaine d'états ( New Jersey, New York, Vermont, Colorado, Massachussets, Illinois, Minnesota, Washington, Pensylvanie, Californie, Alaska, Oregon, district de Colombie, Colombie Britannique (Canada), Vancouver (Canada) et plus près de chez nous le Royaume Uni dans un jugement datant de juin 1994 reconnaissant à deux mères le statut de parent et un autre à Manchester en juin 1996 permettant à un couple de lesbiennes d'adopter chacune l'enfant de l'autre.

3. Au Royaume Uni (Birmingham 1997, Londres 1996), au Canada (Vancouver, 1997) et en Islande, des droits et des devoirs ont été attribués au second parent .

 

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