Association des des Parents et futurs
parents Gays
et Lesbiens
![]()
Communiqué inter-associatif
Dans l'entretien publié dans Le Monde du 23 octobre, Pierre Legendre allie l'ignorance au mépris et à l'insulte à l'égard des homosexuels et de ceux qui ont imaginé et défendu le pacs.
S'attaquant aux "initiatives prises par les homosexuels", qu'il qualifie de "réseaux féodalisés", et citant le "petit épisode du pacs", il affirme : "de là à instituer l'homosexualité avec un statut familial, c'est mettre le principe démocratique au service du fantasme. C'est fatal, dans la mesure où le droit, fondé sur le principe généalogique, laisse la place à une logique hédoniste héritière du nazisme."
Dessiner une filiation de pensée entre le nazisme et la conception du pacs est réellement abject, eu égard aux persécutions que les homosexuels ont subies de la part des nazis. Pierre Legendre parle de l'histoire en feignant d'en ignorer certains "épisodes". Faut-il rappeler que les nazis ont arrêté les homosexuels, qu'ils les ont torturés, soumis à des expériences "médicales", internés ou déportés ? Près de 100 000 furent arrêtés sur le territoire du Reich ou les territoires annexés, et entre 5000 et 15000 d'entre eux ont péri dans l'univers concentrationnaire nazi. L'objectif n'était pas de les exterminer, mais de modifier leur comportement par tous les moyens possibles, en vertu d'un eugénisme d'État qui sélectionnait les hommes et les femmes pour leurs capacités reproductrices et le perfectionnement de la race. À la fois oublier ces persécutions et réduire le nazisme à un individualisme hédoniste dont les mouvements homosexuels seraient une forme est proprement scandaleux.
Pierre Legendre ignore la signification du pacs, mais il en parle. Loin d'"instituer l'homosexualité avec un statut familial", le pacs donne un "autre" statut social au couple, et c'est précisément parce qu'il inclut également les couples de même sexe et ceux de sexe opposé, qu'il rompt avec la finalité reproductrice du couple et avec toutes les tentations d'eugénisme, voire d'élevage humain (Cf. Sloterdijk, Règles pour le parc humain, 2000) qui lui sont liées.
Pierre Legendre déplore que "les Etats contemporains se lavent les mains quant au noyau dur de la raison qui est la différence des sexes". Il rejoint ainsi la cohorte de ceux qui aboient à la décadence parce que les familles se conjuguent au pluriel, parce que les liens de parentalité, se détachant de la seule biologie, se fondent sur une éthique de la responsabilité et de l'engagement plutôt que sur un prétendu dogme anthropologique de la différence sexuée. La vérité est que la famille qu'il prétend soutenir n'existe plus que dans son imaginaire.
Pierre Legendre, parce qu'«il a fréquenté un divan», croit que la psychanalyse édicte les règles intemporelles du social, les normes dont l'État doit être le garant. N'a-t-il pas tout simplement très peur d'une indifférenciation des sexes qu'il voit à l'œuvre partout ? Pierre Legendre ne représente pas, en tout cas pas plus qu'un autre, la parole de l'Évangile freudien ou lacanien. Des psychanalystes et non des moindres, comme Élisabeth Roudinesco, se questionnent sur l'importance à accorder à la «différence des sexes». De toute façon, la fameuse différence ne peut s'imposer par le droit, elle se vit. Elle se vit d'ailleurs tout autant quelle que soit son orientation sexuelle.
Pierre Legendre ignore la réalité du mouvement homosexuel et distribue les insultes au gré de sa vaste culture : "réseau féodalisé" (?), servant un "fantasme" à la manière des SS, et "héritier du nazisme" ! Que d'insinuations, d'amalgames et de dérives accusatrices pour un mouvement qui s'est constitué sur le front des luttes pour les droits humains : on reconnaît dans ses propos les armes sémantiques des adversaires de ces luttes et des partisans du redressement moral.
Les homosexuels, leurs couples ou les familles qu'ils fondent aujourd'hui sont une réalité, minoritaire certes, et ne sont pas plus la production d'un fantasme que n'importe quelle autre réalité sociale. A qui profite alors la désignation de leurs mouvements comme des "réseaux féodalisés" ? Comme le dit Jacques Derrida, «Ce qui proteste contre le communautarisme "démocratique" au nom de l'universalité "républicaine", c'est aussi presque toujours, la communauté la plus forte, ou bien celle qui se croit encore la plus forte, et entend peut-être le rester en résistant à des menaces venues de communautés diverses et encore minoritaires...» (Elisabeth Roudinesco et Jacques Derrida, De quoi Demain... Fayard 2001).
Les opinions de Pierre Legendre forment un système autrement plus dangereux qu'une haine homophobe primaire. C'est une dérive vers un droit totalitaire qui refuserait de prendre en compte les pratiques sociales et qui, au nom d'une "dimension sacrificielle de la vie", en écarterait les sujets déviants. Dire du droit qu'il est fondé sur le principe généalogique, c'est justifier à l'avance tous les racismes d'État, la mise au pas des femmes, les intolérances religieuses, et le culte de la race. Pierre Legendre a raison, les mouvements homosexuels menacent sa conception totalitaire du droit. Nous la combattrons.
Signataires :
Roger BIGNON (Centre Gai et Lesbien Paris) Pascal CHRÉTIEN (Les Gais Musette, co-président) Patrick COMOY (Mousse Sciences Po) Rose COSSON (Contact parents, famille, amis de gais et de lesbiennes, présidente) Yann DAUJEARD (Mousse Sciences Po) Jean-René DEDIEU (Centre Gai et Lesbien Paris) Didier FOLUS (Écoute Gaie, président) Chantal FROBERT (Les Gais Musette, co-présidente) Jean-Michel GAMBIER (Angel 91) Martine GROSS (APGL, co-présidente) René LALEMENT (Lesbian & Gay Pride Île-de-France, président) Thomas LAMANDÉ (Lesbian & Gay Pride Île-de-France, vice-président) Elodie LAVOUTE (Act Up Paris) Jean LE BITOUX (Mémorial de la Déportation Homosexuelle, président) Elisabeth LOICHOT (Commission Nationale Gais-Lesbiennes-Trans des Verts, co-responsable) Vanessa MILER (Mousse Sciences Po, présidente) Jean-Bernard PEYRONEL (Commission Nationale Gais-Lesbiennes-Trans des Verts, co-responsable) Jules PIOU (Fant'Asia, président) Denis QUINQUETON (Collectif Pacs et caetera, président) Jean-Claude RAFFY (Angel 91, président) Guillermo RODRIGUEZ (ARDHIS, président) Olivier ROUCHON (Centre Gai et Lesbien, président) Nathalie RUBEL (Coordination Lesbienne Nationale, déléguée auprès de la LGP-îdf) Pierre SERNE (Commission Nationale Gais-Lesbiennes-Trans des Verts, co-responsable) Erik SOLA (PopinGays, président) Sébastien WERBROUCK (3.H.V.P, président)6 novembre 2001