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Sophie a longtemps eu en elle ce désir secret de devenir mère,
sans jamais s’autoriser à en parler ouvertement à son entourage...
Jus-qu’à ce fameux dîner, il y a trois ans. « Ma compagne et moi
avions fait le choix d’avoir un bébé par le biais de l’insémination
artificielle avec donneur. Nous projetions de partir en Belgique, puisque
cette technique est réservée aux seuls couples hétérosexuels en
France. Avant, j’ai décidé de réunir nos amis les plus proches pour
mes 35ans et de profiter de l’occasion pour leur annoncer la nouvelle»,
raconte-t-elle. Très vite, autour de la table, le débat s’envenime et
finit inévitablement par se heurter à ces questions centrales : un
enfant peut-il s’épanouir normalement au sein d’une famille
homoparentale ? A-t-il nécessairement besoin de référents masculin et
féminin pour se construire ? L’orientation sexuelle
des parents influence-t-elle celle de l’enfant ? Difficile de trancher
entre les avis parfois très contradictoires des psychiatres,
philosophes, ethnologues, sociologues... Difficile de remettre en cause
notre conception de la filiation que l’on pensait, jusqu’ici,
uniquement basée sur les rapports homme-femme.
Ce n’est qu‘en
octobre dernier que, pour la première fois en France, un pédopsychiatre,
Stéphane Nadaud, a tenté d’apporter des éléments de réponse chiffrés
dans une thèse ,« Approche psychologique et comportementale des enfants
vivant en milieu homoparental ». Sa dé-marche est née d’un souci de
clarté. « Je me suis rendu compte que beaucoup de gens prenaient
position en se référant, trop souvent, à des a priori ou à des démonstrations
très théoriques, parfois mal interprétées. C’est pourquoi j’ai
voulu faire un état des lieux, en me basant
uniquement sur le vécu de ces enfants, à l’aide de statistiques et de
données réelles », explique-t-il. Cette étude, menée à partir
d’un échantillon de 35 filles et 23 garçons, âgés de 4 à 16 ans,
issus d’un milieu homoparental, conclut que cette population est «
cliniquement non pathologique». En clair, leurs profils psychologiques
et comporte-mentaux ne diffèrent pas de ceux des autres enfants. Tout
juste apparaissent- ils un peu moins sociables que la moyenne. Ils
semblent, en revanche, exprimer leurs émotions plus facilement et faire
preuve d’une capacité d’adaptation supérieure. Autant de caractéristiques
dues, sans doute, à la stigmatisation sociale de leur situation
familiale. «Aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, aux Pays-Bas, en
Belgique, de nombreux travaux de ce genre ont été menés depuis
longtemps. En 1997, on en recensait déjà plus de deux cents. Tous les
auteurs aboutis-sent aux mêmes conclusions et dé-montrent, à ceux qui
en douteraient encore, que nos enfants ne sont pas différents des autres
», insiste Martine Gross (*), coprésidente de l’APGL (Association des
parents et futurs parents gays et lesbiens). Le rapport de Stéphane
Nadaud doit toutefois être-interprété avec
prudence,
certains écueils n’ayant pu être évités : le nombre de sujets sur
lequel il se base est assez restreint ; les enfants concernés n’ont
pas été directement interrogés puisque les questionnaires ont été
remplis exclusivement par leurs parents, tous membres de I’APGL, et
issus majoritairement des classes sociales moyennes et supérieures. «On
voit bien les limites de ce genre d’études, souvent très discutables
d’un point de vue scientifique, avance Jean-Pierre Winter,
psychanalyste. Un enfant ne peut être considéré comme un jouet ou un
objet d’expérimentation et il est important de réfléchir un peu plus
longuement sur les conséquences possibles d’un tel bouleversement à
long terme. En admettant qu’il ne rencontre pas de problèmes
aujourd’hui, peut-on savoir ce qu’il en sera demain ? »,
s’interroge-t-il. Selon lui, des troubles pourraient bien apparaître
aux générations sui-vantes, « en mal de repères», incapables de
nommer les places parentales et générationnelles. « Toutes les
entorses volontaires ou involontaires à la filiation sont porteuses de
conséquences. Les manipulations symboliques induisent inévitable-ment
une certaine confusion mentale. La seule façon d’y mettre fin, pour un
individu, pourrait être de renoncer à la procréation », insiste le
psychanalyste... Tout en admettant qu’il ne s’agit là que de
suppositions, faute de recul. Les études, même imparfaites ou
insuffisantes, ont au moins le mérite d’apporter quelques éléments
de réponse et d’alimenter le débat.
était
temps car, qu’on le veuille ou non, les couples homosexuels sont de
plus en plus nombreux à élever des enfants. L’augmentation du nombre
d’adhérents à l’APGL, seule association en France à ras-sembler et
fédérer les parents et, futurs parents gays et lesbiens, est éloquente
: 70 membres en 1995 et 1 400 aujourd’hui. Ces «homoparents»
cherchent leurs marques et s’évertuent à repenser au mieux la cellule
familiale. Ils se réunissent régulièrement pour échanger leurs expériences,
glaner des conseils éducatifs, se. renseigner sur les différents
recours possibles... Faut-il se tourner vers l’adoption, la
coparentalité, l’insémination artificielle ? Quel impact le mode de
conception aura-t-il sur le développement psy-chique de l’enfant ? Un
enfant, né dans un cadre hétérosexuel, ne risque-t-il pas d’appréhender
très difficilement l’homosexualité révélée de l‘un de ses deux
parents ? «Pour l’enfant, aucun de ces schémas ne me semble préférable
aux autres. Tout dépend de la manière dont les adultes vont, eux-mêmes,
assumer leur décision et appréhender la situation», explique Sabine
Prokhoris, philosophe et psychanalyste. Le choix de la coparentalité,
judicieux si les parents s’accordent, peut se révéler
catastrophique en cas de conflit. « Florent et moi avons décidé
d‘avoir un enfant et d’en partager la garde avec un couple de
lesbiennes que nous connaissions seulement depuis un an. Mais dès que Léa
est née, les deux femmes ont tout fait pour nous évincer. Aujourd’hui
nous nous parlons par l’intermédiaire de nos avocats », raconte
Guillaume. Ce jeune père craint que sa fille ne leur reproche à tous,
plus tard, de n’avoir pas su s’entendre pour son bien-être à elle.
De même, le recours à l’insémination artificielle avec donneur
inconnu, choisi par les couples qui ne souhaitent pas la présence d’un
tiers, risque de poser des problèmes à l’adolescence. La plupart des
psys s’accordent au moins sur ce point : on ne peut priver un individu
de son histoire. Chacun a le droit de savoir d’où il vient, comment et
dans quelles circonstances il a été conçu.
« Il existe, certes, des
expériences malheureuses... Tout comme dans n’importe quelle famille
adoptive, séparée, recomposée, monoparentale, voire
“traditionnelle”, relativise Sabine Prokhoris. On aurait tort de
croire que les parents homo-sexuels ne se posent pas de questions quant
au développement psy-chique de leur enfant. Au contraire, leur légitimité
étant contestée par une partie de la société, ils auraient tendance
à redoubler de vigilance. » Beaucoup de spécialistes mettent en avant,
par exemple, le fait que l’absence de référent masculin ou féminin
empêcherait l’enfant de s’identifier à l’autre sexe. En réponse,
les parents rencontrés dans le cadre de l’APGL, sont en général très
soucieux de désigner un inter-locuteur privilégié de l’autre sexe,
de trouver un parrain ou une mar-raine. Le père du petit Louis le
confirme : « Nous ne vivons évidemment pas en cercle fermé. Louis est
amené à entrer en contact avec d’autres femmes, sa maîtresse d’école,
ses petites amies, ses cousines, ses tantes... Et, croyez-moi, il est très
épanoui. » Autre idée combattue, le lien entre l’orientation
sexuelle de l’enfant et celle de ses parents. « Nous sommes bien
devenus homos après avoir grandi dans des familles hétéros ! », rétorquent
les personnes concernées.
Échaudée
par les conclusions et les discours
alarmistes de certains psys français, Stéphanie a, avant de se tourner
vers la procréation assistée, décidé de se rendre aux États-Unis avec
son amie : « Là-bas, il existe une association dont les membres ont été
élevés par des couples gays et lesbiens. J’ai pu les rencontrer,
discuter avec eux. Ils m’ont paru très clairs dans leur tête. Cela
m’a complètement rassurée. » En France, ces enfants sont encore tous
très jeunes. Pour l’instant, ils semblent plutôt bien prendre le fait
de grandir entourés de deux personnes du même sexe. Pauline, 12 ans,
confiait récemment à Violaine, sa maman, et à Claude, sa «marraine»
: « Cela ne change rien pour moi. Ma vie n’est absolument pas différente
de celle des autres... Enfin presque. Je suis
parfois obligée de mentir à certains copains de classe de peur qu’ils
ne se moquent de moi. » Tous sont confrontés à un moment de leur vie
à des propos négatifs ou méprisants, parfois violents. Heureusement,
le regard de la société est en train d’évoluer. Si beaucoup de
questions restent encore en suspens, il est important de continuer à les
poser et à en discuter. Au nom du respect de l’enfant. Amandine
Hirou
(*)Martine
Grass a dirigé l’ouvrage « Homoparentalités état des lieux
« (éd. ESF).
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QUAND
POLITIQUES ET CHERCHEURS SE MOBILISENT,..
L’APGL,
qui, il y a quelques mois, lançait une pétition en faveur de
l’adoption par les gays et les lesbiennes, a rallié à sa cause une
centaine de personnalités, dont des sociologues (Irène Théry, Alain
Touraine), des ethnologues (Michel Izard, Anne Cadoret), des
psychanalystes et psychiatres (Geneviève Delaisi de Parseval, Frédéric
Jésu), des juristes (Daniel Borillo). Mais aussi des hommes et des
femmes politiques, en grande majorité socialistes, Verts ou communistes
(Michel Rocard, Claude Evin, Adeline Hazan, Alain Krivine). A cette
occasion, nombre d’entre eux s’expriment ouvertement et clairement,
pour la première fois, sur le thème de I’homoparentalité. Les
signataires s’élèvent tous contre le caractère «discriminatoire »
de certaines décisions de justice. Depuis la réforme de 1966, la loi
autorise les célibataires de plus de 28 ans à adopter mais ne spécifie
pas qu’ils doivent être hétérosexuels. Or, certains candidats se
voient refuser leur demande
d’agrément sous prétexte qu’ils partagent leur vie avec une
personne du même sexe. « Dans la mesure où la loi permet à une
personne seule d’adopter, l’absence de référent ne saurait être un
défaut rédhibitoire ni un motif de refus », souligne le texte de
I’APGL. Ce nouveau réquisitoire intervient en réponse à une autre pétition
lancée il y a un an par Renaud Muselier, député RPR des Bouches-du- Rhône,
« contre l’adoption d’un enfant par deux personnes du même sexe ».
Une proposition de loi en ce sens avait même été déposée au
Parlement. Résultat : 1000 000 personnes, dont 270 parlementaires, ont répondu
à ce jour à l’appel du député, alors que I’APGL n’a recueilli
qu’un total de 2 300 signatures. Mais la mobilisation aussi récente
que soudaine d’une partie de la classe politique et du milieu de la
recherche laisse à penser que le débat ne fait que commencer...
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TÉMOIGNAGES
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Constance
mère de deux enfants de 14 et 10 ans :
« Ils ne savent pas où ils en sont. »
«
En 1997, ma compagne et moi avons quitté nos conjoints respectifs pour
vivre ensemble. Mon fils avait alors bans et ma fille 10 ans. Ils ont eu
beaucoup de mal à accepter le fait que je puisse aimer quelqu’un
d’autre que leur père, qui plus est une femme ! leurs résultats
scolaires ont d’ailleurs chuté à ce moment-là. Comme c’est moi qui
suis partie, je n’ai pas obtenu le droit de garde. Ils ne savent pas
trop où ils en sont, tiraillés entre leur père qui leur raconte au
quotidien les pires horreurs sur l’homosexualité et moi qui leur tiens
un tout autre discours. Mais je pense qu’avec le temps ils
arriveront
à faire la part des choses. D’ailleurs mon fils commence à inviter des amis à
la maison, ce qui me paraît bon signe. J’aimerais bien savoir s’ils
en parlent entre eux et ce qu’ils se disent. Devant nous, ils
n’abordent jamais la question. »
JULIETTE,
mère de Célia, 7 ans :
« La fête des
mères l'a engoissée.»
« Célia est une petite fille joyeuse et très
sociable. Jusqu’ici, elle disait ouvertement à ses camarades qu’elle
avait deux mamans, cela ne semblait pas lui poser de problème. Mais, au
moment de la fête des mères, on a perçu pour la première fois une
certaine gêne chez elle, la peur d’être jugée. Alors, pour qu’elle
ne se sente pas seule, nous essayons de lui faire rencontrer d’autres
enfants comme elle. C’est bien qu’ils puissent échanger, parler
ensemble de leurs expériences respectives. Notre fille, qui a la chance
d’être bilingue, lit également beaucoup de livres en anglais sur le
sujet. Le fait que des histoires proches de la nôtre soient inscrites
noir sur blanc l’aide beaucoup. Malheureusement, à ma connaissance,
les éditeurs pour enfants Français n’ont pas encore osé se pencher
sur le sujet. »
Stéphane,
père d'Antoine, 13 ans
«
On ne lui a jamais rien caché »
« J’ai tenu à ce que mon fils
ait une maman qui s’occupe de lui. Cela me paraissait important pour
son équilibre. l’entente a toujours été très bonne entre nous tous.
Sa mère et sa compagne en avaient 1 a garde et il nous rejoignait, mon
compagnon et moi, le week-end. Le fait que ses deux parents n’aient
jamais forme un véritable couple ne l’a jamais perturbé... Du moins
je crois. Nous ne lui avons jamais rien caché. Et nous lui avons appris
à ne pas avoir peur des autres. Chaque être est différent,
l’important est de s’assumer soi-même. Aujourd’hui, plus que
jamais, il règne une grande complicité entre nous, il commence même a
me parler de ses petites copines. Le fait qu’il ne soit pas lui-même
homosexuel prouve bien q n’a pas été influencé par l’exemple de
ses parents. »
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