ELLE
Juin 2001

 

PARENTS HOMOSEXUELS : QUELLE DIFFÉRENCE POUR LES ENFANTS ?

  Le Pacs n’était qu’une première étape... Désormais les couples homos revendiquent le droit de fonder une vraie famille. 
L’homoparentalité sera l’un des principaux thèmes abordés lors de la Gay Pride, le 23 juin prochain. Au centre du débat : l’équilibre et l’épanouissement d’un enfant élevé par des « homoparents ».
 

 
 

Sophie a longtemps eu en elle ce désir secret de devenir mère, sans jamais s’autoriser à en parler ouvertement à son entourage... Jus-qu’à ce fameux dîner, il y a trois ans. « Ma compagne et moi avions fait le choix d’avoir un bébé par le biais de l’insémination artificielle avec donneur. Nous projetions de partir en Belgique, puisque cette technique est réservée aux seuls couples hétérosexuels en France. Avant, j’ai décidé de réunir nos amis les plus proches pour mes 35ans et de profiter de l’occasion pour leur annoncer la nouvelle», raconte-t-elle. Très vite, autour de la table, le débat s’envenime et finit inévitablement par se heurter à ces questions centrales : un enfant peut-il s’épanouir normalement au sein d’une famille homoparentale ? A-t-il nécessairement besoin de référents masculin et féminin pour se construire ? L’orientation sexuelle des parents influence-t-elle celle de l’enfant ? Difficile de trancher entre les avis parfois très contradictoires des psychiatres, philosophes, ethnologues, sociologues... Difficile de remettre en cause notre conception de la filiation que l’on pensait, jusqu’ici, uniquement basée sur les rapports homme-femme.

Ce n’est qu‘en octobre dernier que, pour la première fois en France, un pédopsychiatre, Stéphane Nadaud, a tenté d’apporter des éléments de réponse chiffrés dans une thèse ,« Approche psychologique et comportementale des enfants vivant en milieu homoparental ». Sa dé-marche est née d’un souci de clarté. « Je me suis rendu compte que beaucoup de gens prenaient position en se référant, trop souvent, à des a priori ou à des démonstrations très théoriques, parfois mal interprétées. C’est pourquoi j’ai voulu faire un état des lieux, en me basant uniquement sur le vécu de ces enfants, à l’aide de statistiques et de données réelles », explique-t-il. Cette étude, menée à partir d’un échantillon de 35 filles et 23 garçons, âgés de 4 à 16 ans, issus d’un milieu homoparental, conclut que cette population est « cliniquement non pathologique». En clair, leurs profils psychologiques et comporte-mentaux ne diffèrent pas de ceux des autres enfants. Tout juste apparaissent- ils un peu moins sociables que la moyenne. Ils semblent, en revanche, exprimer leurs émotions plus facilement et faire preuve d’une capacité d’adaptation supérieure. Autant de caractéristiques dues, sans doute, à la stigmatisation sociale de leur situation familiale. «Aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, aux Pays-Bas, en Belgique, de nombreux travaux de ce genre ont été menés depuis longtemps. En 1997, on en recensait déjà plus de deux cents. Tous les auteurs aboutis-sent aux mêmes conclusions et dé-montrent, à ceux qui en douteraient encore, que nos enfants ne sont pas différents des autres », insiste Martine Gross (*), coprésidente de l’APGL (Association des parents et futurs parents gays et lesbiens). Le rapport de Stéphane Nadaud doit toutefois être-interprété avec prudence, certains écueils n’ayant pu être évités : le nombre de sujets sur lequel il se base est assez restreint ; les enfants concernés n’ont pas été directement interrogés puisque les questionnaires ont été remplis exclusivement par leurs parents, tous membres de I’APGL, et issus majoritairement des classes sociales moyennes et supérieures. «On voit bien les limites de ce genre d’études, souvent très discutables d’un point de vue scientifique, avance Jean-Pierre Winter, psychanalyste. Un enfant ne peut être considéré comme un jouet ou un objet d’expérimentation et il est important de réfléchir un peu plus longuement sur les conséquences possibles d’un tel bouleversement à long terme. En admettant qu’il ne rencontre pas de problèmes aujourd’hui, peut-on savoir ce qu’il en sera demain ? », s’interroge-t-il. Selon lui, des troubles pourraient bien apparaître aux générations sui-vantes, « en mal de repères», incapables de nommer les places parentales et générationnelles. « Toutes les entorses volontaires ou involontaires à la filiation sont porteuses de conséquences. Les manipulations symboliques induisent inévitable-ment une certaine confusion mentale. La seule façon d’y mettre fin, pour un individu, pourrait être de renoncer à la procréation », insiste le psychanalyste... Tout en admettant qu’il ne s’agit là que de suppositions, faute de recul. Les études, même imparfaites ou insuffisantes, ont au moins le mérite d’apporter quelques éléments de réponse et d’alimenter le débat.

était temps car, qu’on le veuille ou non, les couples homosexuels sont de plus en plus nombreux à élever des enfants. L’augmentation du nombre d’adhérents à l’APGL, seule association en France à ras-sembler et fédérer les parents et, futurs parents gays et lesbiens, est éloquente : 70 membres en 1995 et 1 400 aujourd’hui. Ces «homoparents» cherchent leurs marques et s’évertuent à repenser au mieux la cellule familiale. Ils se réunissent régulièrement pour échanger leurs expériences, glaner des conseils éducatifs, se. renseigner sur les différents recours possibles... Faut-il se tourner vers l’adoption, la coparentalité, l’insémination artificielle ? Quel impact le mode de conception aura-t-il sur le développement psy-chique de l’enfant ? Un enfant, né dans un cadre hétérosexuel, ne risque-t-il pas d’appréhender très difficilement l’homosexualité révélée de l‘un de ses deux parents ? «Pour l’enfant, aucun de ces schémas ne me semble préférable aux autres. Tout dépend de la manière dont les adultes vont, eux-mêmes, assumer leur décision et appréhender la situation», explique Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste. Le choix de la coparentalité,  judicieux si les parents s’accordent, peut se révéler catastrophique en cas de conflit. « Florent et moi avons décidé d‘avoir un enfant et d’en partager la garde avec un couple de lesbiennes que nous connaissions seulement depuis un an. Mais dès que Léa est née, les deux femmes ont tout fait pour nous évincer. Aujourd’hui nous nous parlons par l’intermédiaire de nos avocats », raconte Guillaume. Ce jeune père craint que sa fille ne leur reproche à tous, plus tard, de n’avoir pas su s’entendre pour son bien-être à elle. De même, le recours à l’insémination artificielle avec donneur inconnu, choisi par les couples qui ne souhaitent pas la présence d’un tiers, risque de poser des problèmes à l’adolescence. La plupart des psys s’accordent au moins sur ce point : on ne peut priver un individu de son histoire. Chacun a le droit de savoir d’où il vient, comment et dans quelles circonstances il a été conçu.

« Il existe, certes, des expériences malheureuses... Tout comme dans n’importe quelle famille adoptive, séparée, recomposée, monoparentale, voire “traditionnelle”, relativise Sabine Prokhoris. On aurait tort de croire que les parents homo-sexuels ne se posent pas de questions quant au développement psy-chique de leur enfant. Au contraire, leur légitimité étant contestée par une partie de la société, ils auraient tendance à redoubler de vigilance. » Beaucoup de spécialistes mettent en avant, par exemple, le fait que l’absence de référent masculin ou féminin empêcherait l’enfant de s’identifier à l’autre sexe. En réponse, les parents rencontrés dans le cadre de l’APGL, sont en général très soucieux de désigner un inter-locuteur privilégié de l’autre sexe, de trouver un parrain ou une mar-raine. Le père du petit Louis le confirme : « Nous ne vivons évidemment pas en cercle fermé. Louis est amené à entrer en contact avec d’autres femmes, sa maîtresse d’école, ses petites amies, ses cousines, ses tantes... Et, croyez-moi, il est très épanoui. » Autre idée combattue, le lien entre l’orientation sexuelle de l’enfant et celle de ses parents. « Nous sommes bien devenus homos après avoir grandi dans des familles hétéros ! », rétorquent les personnes concernées. 

Échaudée par les conclusions et les discours alarmistes de certains psys français, Stéphanie a, avant de se tourner vers la procréation assistée, décidé de se rendre aux États-Unis avec son amie : « Là-bas, il existe une association dont les membres ont été élevés par des couples gays et lesbiens. J’ai pu les rencontrer, discuter avec eux. Ils m’ont paru très clairs dans leur tête. Cela m’a complètement rassurée. » En France, ces enfants sont encore tous très jeunes. Pour l’instant, ils semblent plutôt bien prendre le fait de grandir entourés de deux personnes du même sexe. Pauline, 12 ans, confiait récemment à Violaine, sa maman, et à Claude, sa «marraine» : « Cela ne change rien pour moi. Ma vie n’est absolument pas différente de celle des autres... Enfin presque. Je suis parfois obligée de mentir à certains copains de classe de peur qu’ils ne se moquent de moi. » Tous sont confrontés à un moment de leur vie à des propos négatifs ou méprisants, parfois violents. Heureusement, le regard de la société est en train d’évoluer. Si beaucoup de questions restent encore en suspens, il est important de continuer à les poser et à en discuter. Au nom du respect de l’enfant. Amandine Hirou

(*)Martine Grass a dirigé l’ouvrage « Homoparentalités état des lieux « (éd. ESF).

 

 

 
 

QUAND POLITIQUES ET CHERCHEURS SE MOBILISENT,..

L’APGL, qui, il y a quelques mois, lançait une pétition en faveur de l’adoption par les gays et les lesbiennes, a rallié à sa cause une centaine de personnalités, dont des sociologues (Irène Théry, Alain Touraine), des ethnologues (Michel Izard, Anne Cadoret), des psychanalystes et psychiatres (Geneviève Delaisi de Parseval, Frédéric Jésu), des juristes (Daniel Borillo). Mais aussi des hommes et des femmes politiques, en grande majorité socialistes, Verts ou communistes (Michel Rocard, Claude Evin, Adeline Hazan, Alain Krivine). A cette occasion, nombre d’entre eux s’expriment ouvertement et clairement, pour la première fois, sur le thème de I’homoparentalité. Les signataires s’élèvent tous contre le caractère «discriminatoire » de certaines décisions de justice. Depuis la réforme de 1966, la loi autorise les célibataires de plus de 28 ans à adopter mais ne spécifie pas qu’ils doivent être hétérosexuels. Or, certains candidats se voient refuser  leur demande d’agrément sous prétexte qu’ils partagent leur vie avec une personne du même sexe. « Dans la mesure où la loi permet à une personne seule d’adopter, l’absence de référent ne saurait être un défaut rédhibitoire ni un motif de refus », souligne le texte de I’APGL. Ce nouveau réquisitoire intervient en réponse à une autre pétition lancée il y a un an par Renaud Muselier, député RPR des Bouches-du- Rhône, « contre l’adoption d’un enfant par deux personnes du même sexe ». Une proposition de loi en ce sens avait même été déposée au Parlement. Résultat : 1000 000 personnes, dont 270 parlementaires, ont répondu à ce jour à l’appel du député, alors que I’APGL n’a recueilli qu’un total de 2 300 signatures. Mais la mobilisation aussi récente que soudaine d’une partie de la classe politique et du milieu de la recherche laisse à penser que le débat ne fait que commencer...

 

 

 


 
TÉMOIGNAGES

Constance mère de deux enfants de 14 et 10 ans :
« Ils ne savent pas où ils en sont. » 

« En 1997, ma compagne et moi avons quitté nos conjoints respectifs pour vivre ensemble. Mon fils avait alors bans et ma fille 10 ans. Ils ont eu beaucoup de mal à accepter le fait que je puisse aimer quelqu’un d’autre que leur père, qui plus est une femme ! leurs résultats scolaires ont d’ailleurs chuté à ce moment-là. Comme c’est moi qui suis partie, je n’ai pas obtenu le droit de garde. Ils ne savent pas trop où ils en sont, tiraillés entre leur père qui leur raconte au quotidien les pires horreurs sur l’homosexualité et moi qui leur tiens un tout autre discours. Mais je pense qu’avec le temps ils arriveront à faire la part des choses. D’ailleurs mon fils commence à inviter des amis à la maison, ce qui me paraît bon signe. J’aimerais bien savoir s’ils en parlent entre eux et ce qu’ils se disent. Devant nous, ils n’abordent jamais la question. »


JULIETTE, mère de Célia, 7 ans : 
« La fête des mères l'a engoissée.»

« Célia est une petite fille joyeuse et très sociable. Jusqu’ici, elle disait ouvertement à ses camarades qu’elle avait deux mamans, cela ne semblait pas lui poser de problème. Mais, au moment de la fête des mères, on a perçu pour la première fois une certaine gêne chez elle, la peur d’être jugée. Alors, pour qu’elle ne se sente pas seule, nous essayons de lui faire rencontrer d’autres enfants comme elle. C’est bien qu’ils puissent échanger, parler ensemble de leurs expériences respectives. Notre fille, qui a la chance d’être bilingue, lit également beaucoup de livres en anglais sur le sujet. Le fait que des histoires proches de la nôtre soient inscrites noir sur blanc l’aide beaucoup. Malheureusement, à ma connaissance, les éditeurs pour enfants Français n’ont pas encore osé se pencher sur le sujet. »


Stéphane, père d'Antoine, 13 ans
« On ne lui a jamais rien caché »

 « J’ai tenu à ce que mon fils ait une maman qui s’occupe de lui. Cela me paraissait important pour son équilibre. l’entente a toujours été très bonne entre nous tous. Sa mère et sa compagne en avaient 1 a garde et il nous rejoignait, mon compagnon et moi, le week-end. Le fait que ses deux parents n’aient jamais forme un véritable couple ne l’a jamais perturbé... Du moins je crois. Nous ne lui avons jamais rien caché. Et nous lui avons appris à ne pas avoir peur des autres. Chaque être est différent, l’important est de s’assumer soi-même. Aujourd’hui, plus que jamais, il règne une grande complicité entre nous, il commence même a me parler de ses petites copines. Le fait qu’il ne soit pas lui-même homosexuel prouve bien q n’a pas été influencé par l’exemple de ses parents. »

 

 
© ELLE 2001