Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens 


Elle
15 Juin 1998


Claire et Anne, ses mamans, Thierry, son papa, partagent l'immense joie de la venue au monde de Victor..
Ce qu'en pensent les spécialistes de la famille ?
Interview de Eric DUBREUIL
Thibault ses deux mamans, son papa

 

Les homosexuels sont de plus en plus nombreux à vivre en couple et à élever des enfants. Mais ils doivent toujours contourner la loi qui leur interdit d'avoir un bébé par insémination ou via I'adoption

Quelles difficultés, quelles joies connaissent ces nouvelles familles Parents, pédiatres, sociologues... donnent leur avis à la veille de la Gay Pride du 20 juin. Par Patricia Gandin



Ce qu'en pensent les spécialistes de la famille ?

Un enfant peut-il se passer du modèle parental classique ?

EDWIGE ANTIER,
Pédiatre, auteur de « Elever mon enfant aujourd'hui » (éd. Fixot).
« je ne le crois pas, les enfants ont besoin d'images biologiques, naturelles du couple parental, s'inscrivant dans leur imagination dès leur plus jeune âge. On a tort d'assimiler les enfants de lesbiennes, par exemple, à ceux qui sont élevés par une veuve ou une femme divorcée. Ceux-là n'ont pas été conçus d'emblée avec la notion du manque, de la privation d'un de leurs parents. C'est une grande responsabilité de mettre un enfant dans cette situation en présumant qu'il s'y adaptera. »

ROGER TÊBOUL,
Pédopsychiatre des hôpitaux, auteur de « Neuf mois pour être père » (éd. Calmann-Lévy).
Il précise qu'il commence à recevoir quelques enfants de couples homo, en consultation. « Il est certain que ce schéma est pénalisant pour eux. Ils sont en mal d'identification. Toutefois, il faut se garder de mettre forcément leurs maux sur le compte de leurs parents. »

Un enfant serait-ilplus handicapé avec deux mères qu'avec un seul parent ?

FRANÇOIS DE SINGLY
S
ociologue, spécialiste de la famille, auteur de «Le Soi, le Couple et la famille » (éd. Nathan).
« Qui peut être qualifié de bon ou de mauvais parent ? Il n'existe pas d'examen pour cela. Les parents homosexuels sont convaincus qu'ils ne vont pas à l'encontre de l'intérêt de leurs enfants. Beaucoup d'experts pensent le contraire. L'embarras, c'est qu'ils parlent au nom des enfants, qui ne peuvent, pour l'instant, se mobiliser pour ou contre. Il est vrai que la conception que nous avons des individus passe par l'identité sexuée. Pourtant, j'observe que, progressivement, la vie privée a moins pour enjeu la revendication de cette identité que celle d'une identité intime marquée par le milieu social, la profession, l'âge... Si l'on admet que le sexe et le genre existent mais ne sont pas l'élément décisif de l'humanité, on peut accepter qu'un enfant soit conçu par deux personnes du même sexe. Interdisons-nous de dire qu'il y a des lois éternelles : à cette croyance, l'histoire a déjà infligé une succession de démentis. »

 

L’adoption ou I’insémination - artificielle, quelle démarche conseilleriez-vous ?

FRÉDÉRIC JESU, pédopsychiatre, médecin de santé publique au Comité international de l'enfance et de lu famille.
« je conseillerais l'adoption plutôt que l'insémination. L'objectif de l'adoption est de donner une famille à un enfant et non pas un enfant à une famille. Au-delà des considérations sur l'identification sexuelle, un enfant qui accède à la chaleur d'un foyer sera heureux. Par ailleurs, recourir à l'adoption me semble être le moyen le plus sain, pour des homosexuels, de devenir parents. Ainsi, ils assument la stérilité de leur relation amoureuse et acceptent une loi humaine: seul un homme et une femme peuvent donner naissance à un enfant. Il n'en va pas de même s'ils en appellent à l'hétérosexualité juste le temps de concevoir un enfant, par l'intermédiaire d'une mère porteuse. L'enfant pourrait alors se considérer comme le pur objet procréatif d'un couple parental condamné à la stérilité par ses choix sexuels. Le souci de connaître son parent biologique pourrait devenir envahissant, ne serait-ce que pour retrouver la trace vivante d'une loi symbolique portant sur la différence des sexes et la conception des enfants. En tout cas, il est important de ne pas confiner l'enfant dans un milieu homosexuel pour que son fonctionnement relationnel ne soit pas polarisé par des références à un seul sexe. »

 

GENEVIÈVE DELAISI DE PARSEVAL,
Psychanalyste, spécialiste des questions de filiation et de fertilité, auteur de le préface au livre d'Eric Dubreuil, « Des parents du même sexe ».
« je n'ai pas approuvé la loi autorisant les couples stériles à utiliser l'insémination avec donneur, car elle coupe l'enfant d'une partie de sa filiation biologique. Mais je remarque que beaucoup d'homosexuels recourent à un tiers donneur, qu'ils connaissent, et le maintiennent comme co-parent. Ils ne l'utilisent pas comme étalon ou mère porteuse anonyme. Cette attitude est, alors, très respectable. »

 

Doit-on légaliser la parentalité homosexuelle.

ROGER TÉBOUL
« Si la parentalité homosexuelle était socialement établie et reconnue par la mise en place d'un cadre juridique et par l'accès aux techniques de procréation artificielle, sans doute les ambivalences seraient-elles levées et les subterfuges pour contourner la loi n'auraient-ils plus cours. Dans le plus grand intérêt de l'enfant. »

FRANÇOIS DE SINGLY
« Le droit n'a pas à devancer les mœurs. Or, le phénomène reste très marginal et n'est pas soutenu par un mouvement d'opinion majoritaire. »

GENEVIÈVE DELAISI DE PARSEVAL
« Une loi n'est pas nécessaire pour entériner cette démarche. C'est un aménagement individuel, privé, qu'il ne me paraît pas utile de propager par un phénomène d'entraînement. »
P.G.

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« Claire et Anne, ses mamans, Thierry, son papa, partagent l'immense joie de la venue au monde de Victor. Amitiés à l'Association des parents gays et lesbiens. »
L'annonce est parue plusieurs jours d'affilée dans « Libération ». Troublant ? En France, de très nombreux couples homosexuels élèvent des enfants. C'est un état de fait, même si les législateurs ne se sont pas - encore ? - adaptés à cette nouvelle parentalité.

Aux Etats-Unis, le mouvement a commencé il y a une vingtaine d'années : il y aurait 14 millions d'enfants de gays. On parle même de gayby-boom. Pourtant, seul le New-Jersey autorise les couples gays (ou non mariés) à adopter un enfant. Aux Pays-Bas, pays avant-gardiste en la matière, on compterait 20 000 enfants d'homosexuels. Selon un sondage réalisé, en France, par « Têtu », mensuel gay, 50 % d'homosexuels déclarent vouloir un enfant; 10 % en ont. L'Hexagone compte 50 000 garçons et filles nés - ou adoptés - par la volonté de ces couples parentaux « hors normes ». Le chiffre semble impressionnant. Surtout si l'on considère que l'adoption leur est interdite, ainsi que la procréation médicalement assistée (PMA). Reste qu'il est possible de contourner les lois : un ou une célibataire peut être candidat à l'adoption, pourvu qu'il n'évoque pas son homosexualité. La Belgique, les Pays-Bas accueillent les femmes souhaitant une PMA, sans se montrer sourcilleux. Enfin, les petits arrangements entre amis, appelés « inséminations artisanales », que l'on effectue soi-même (avec une seringue sans aiguille, par exemple), sont fréquents. Car, une chose est sûre, le désir de ces couples à assumer un rôle de parents est si grand qu'ils sont prêts à abattre des montagnes pour le réaliser.

Mais qu'en est-il de l'intérêt de l'enfant ? Comment se structurera-t-il dans ces foyers pas comme les autres et face à un monde majoritairement hostile à l'homoparentalité ? Nous avons interrogé Eric Dubreuil, président de l'Association des parents gays et lesbiens (1) et auteur de « Des parents du même sexe », qui vient de paraître chez Odile Jacob.

(1) L'APGL, 3, rue Keller, Paris 11
Tél. : 0 1 43 57 21 47.

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Interview de Eric DUBREUIL

ELLE : A lire votre ouvrage, il est clair que les parents homosexuels sont pleins de bonnes intentions.

Mois les enfants, eux, ne choisissent pas leur famille. Et s'ils n'étaient pas à l'aise dans ce schéma ?

ERIC DUBREUIL: je suis sûr que, élevé par un couple stable, aimant, responsable, un enfant est heureux. Il s'adapte à sa différence - celle de son contexte familial - s'il est désiré, aimé, entouré. D'ailleurs, justement parce qu'elle est atypique, la construction parentale homosexuelle est soutenue par une réflexion tellement profonde que l'amour vers cet enfant est peut-être plus fort que chez les autres parents.

ELLE : Vous parlez de construction. Dans bien des cas, il y a, en effet un dispositif mis en place, un accord entre deux lesbiennes et un homosexuel, par exemple, pour qu'un enfant soit conçu par « insémination artisanale ». N'est-ce pas un système complexe, peu gratifiant pour qui en est issu ?

E.D. : Oui, c'est complexe puisqu'un couple de même sexe est infécond. Les couples hétérosexuels stériles ont les mêmes problèmes pour devenir parents. Ce qui compte, c'est le désir d'enfant.

ELLE : Pourtant lu référence en la matière est qu'un homme et une femme sont à la base de ce désir. Sortir de ce cadre, c'est exposer les enfants à n'être pas comme les autres. Ce qu'ils détestent unanimement.

E.D. : Nous le savons. C'est pourquoi l'enfant qui naît dans ce cadre inhabituel doit être éclairé très rapidement sur sa filiation. Si ses parents lui disent la vérité avec simplicité, il comprend et vit ça très bien : les enquêtes effectuées aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, avec plus de recul qu'en France, le prouvent. L'annonce, dans « Libé », montre bien que cette transparence est de mise, dès le début. Les enfants adultérins ne sont pas autant respectés!

ELLE : Ces enquêtes sont menées, la plupart du temps, par les intéressés eux-mêmes. Donc, pas validées.

E.D. : Certes, mais elles existent. Dans un film tourné à San Francisco, un jeune adulte élevé par deux lesbiennes disait: « je suis hétéro, mais culturellement gay. » La culture gay, c'est l'ouverture à la tolérance. Mon compagnon organise « Les Quatre Cents Coups », une rencontre d'enfants d'homos, à la campagne, avec activités de toutes sortes. Les gamins sont bien dans leur peau, ça se voit.

ELLE. : Et plus tard ?

E.D. : Il y a aussi des enfants issus du modèle normatif qui sont perturbés!

ELLE. : Cependant vous, vous savez, dès le départ, que les vôtres ne pourront pas échapper à certaines difficultés.

E.D. : C'est vrai. Tout va bien jusqu'à 6-7 ans. Jusqu'à ce qu'ils rencontrent le regard des autres, les mots méprisants, dévalorisants. Ce problème, j'y suis confronté, très douloureusement, à titre personnel. Lorsque j'ai divorcé, ma fille avait 7 ans. Elle m'a dit: « je ne veux pas d'un père homosexuel ! » Si, à son âge, elle connaissait ce terme en y associant une valeur négative, c'est qu'elle l'avait entendu prononcé ainsi. L'homophobie est politiquement incorrecte, mais encore bien vivace. Pour protéger leurs enfants, les parents homosexuels doivent être solides, assumer leur différence clairement, sans honte. Comme face au racisme. Il n'y a pas en France de communauté homosexuelle, d'isolationnisme. Mais il ne faut pas gommer notre particularité comme si nous nous la reprochions. L'homoparentalité, ce n'est ni bien ni mal, c'est ici et maintenant.

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Laure, 42 ans, inspecteur du Trésor, vient de mettre au monde Thibault. Marie, 38 ans, éditrice, est la compagne de Laure. L'enfant l'appellera «Manou». François, 30 ans, prof de math, le papa de Thibault a lui-même un compagnon, Pierre, avec qui il vit de son côté.
Laure et Marie s'aiment depuis trois ans. « Sûres de la qualité de notre relation, nous avions un désir profond d'enfant raconte Marie. Venant de familles traditionnelles, structurées, nous voulions un papa dans ce projet. Laure étant plus âgée que moi est devenue maman la première. Bientôt ce sera mon tour. François sera aussi le papa du demi-frère ou de la demi-soeur de Thibault. » Les trois adultes se sont rencontrés à l'Association des parents gays et lesbiens. Une amitié est née. François aurait pu épouser une jeune femme, quelques années plus tôt pour fonder un foyer, comme il le désirait ardemment: « Mais un couple artificiel n'aurait pas été un bon modèle. Je ne souhaitais pas non plus adopter. Trop dur de compenser l'absence d'une mère. » Thibault porte le nom de Claire et François l'a reconnu. « Nous avons passé une convention testamentaire devant notaire pour protéger notre enfant précise Laure. Il ne faut pas oublier que, aux yeux de La loi, seule la mère biologique, ou celle qui a eu l'agrément dans une adoption, est reconnue comme parent. Si je disparaissais, notre fils serait considéré comme orphelin. Cette précaution ne nous empêche pas de nager dans le bonheur Tous les quatre. »

P.G.

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