Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
HOMOPARENTS : OU EST LA DIFFERENCE ? par Pascale
LEMARE, Psychologue (76)
Le Généraliste - 24 octobre 2000
De tout temps, deux personnes du même sexe ont pu élever des enfants. Le problème qui nous intéresse est nouveau puisqu'il s'agit de prévoir cette situation, de l'aider, de la permettre techniquement et légalement, ce qui pose la question explicitement et officiellement de savoir à qui donner aujourd'hui le droit et les devoirs d'être parent.
Aujourd'hui, mes sciences médicales, sociales et juridiques sont confrontées à une demande qui nous ferait envisager la parentalité non plus en termes de « procréateurs » mais « d'auteurs ». Ainsi, la filiation pourrait être le fruit d'une conception plus intellectuelle que biologique. La revendication de l'homoparentalité ne porte pas sur un droit a une sexualité non procréative, mais sur un droit à une procréation non sexuelle, étendue des couples hétérosexuels stériles aux homosexuels. L'homoparentalité a déplacé les préoccupations vers de nouvelles références et de nouvelles questions. Ainsi, la paternité pourrait être édulcorée, puisqu'elle serait exercée par quiconque joue un rôle continu dans la séparation mère/enfant et dans l'éducation de l'enfant. Le 21 janvier 2000, le tribunal administratif de Besançon a cassé une décision prise par le conseil général de refuser d'agrément à l'adoption à une femme parce qu'elle vivait en couple homosexuel. Les juges ont estimé que l'évaluation n'avait pas été réglementaire, « I' absence de référent paternel » n'étant pas incluse dans la formulation du décret du 25 août 1985, qui stipule de ne prendre en compte que les « conditions d'accueil que le demandeur est susceptible d'offrir d des enfants sur les plans familial, éducatif et psychologique ».
Pourtant, le droit de la famille est fondé sur une structure permanente de la société qui définit un ordre symbolique, notion chère aux sciences sociales; ses invariants sont la différence des sexes et des générations. Le droit concernant la filiation est ordonné par deux types de règles: celles qui fondent l'inscription généalogique des personnes et la création biologique des individus.
Sept questions :
Qu'en est-il, du point de vue clinique, des couples homosexuels où l'enfantement est « inconcevable »mais où la venue d'un enfant est attendue ? Ces situations relationnelles s'ouvrent-elles à une filiation sans préjudice pour l'enfant ?
Au-delà du désir biologique instinctuel, du désir d'amour et de lutte contre sa propre mort, le désir d'enfant passe par l'identification: on a envie d'avoir un enfant pour lui donner ce que l'on aou pasreçu soi-même, pour se mettre à la place du parent en train de s'occuper de soi, pour devenir parents comme l'étaient les siens. Il n'y a pas de raison logique qu'un homosexuel ne soit pas traversé par ce désir d'enfant. Quel projet parental ? Quel désir d'enfant ? Devenir parent implique un remaniement narcissique et identitaire, notamment du complexe « de l'enfant imaginaire », dont la fonction est de combler et parfaire le moi idéal, pour réparer une fragilité psychique fondamentale, tout en répondant à l'idéal du moi, c'est-à-dire aux attentes supposées de la part des acteurs sociaux et familiaux proches du sujet. Cette construction de l'enfant imaginaire est semblable chez l'homme et la femme. C'est la gestation qui altère sa formation. La fusion mère/enfant pendant la grossesse crée une extension du physique au psychique et inversement. Le père est dans une dynamique inverse: il est nommé comme tel introduisant à la Loi et à la Culture. Les deux parents entament un processus dialectique où chacun révèle à l'autre ce qu'il fait, ce qu'il est pour l'enfant. Le père a une quête d'unité avec l'enfant. Celle-ci étant d'emblée réalisée entre la mère et l'enfant, c'est à l'égard de ce duo qu'il propose sa reconnaissance et sa protection, projetant sur la mère du bébé sa représentation de la maternité idéale. De son côté, en exprimant les attentes de l'enfant à l'égard du père, la mère le qualifie en tant que tel dans cette fonction tierce. Ainsi, « L'enfant crée ses parents et les parents se font entre eux », nous dit le psychanalyste A. Bouregba. Les études anthropologiques sur les modes de parenté ont mis en évidence les différentes déclinaisons du statut de mère comme de celui de père. Citons la Chine, où la première épouse du père est LA mère, la mère biologique étant appelée la sur. La notion de culture est fondée sur l'entrée dans un ordre symbolique dans lequel l'enfant prend une position par rapport au père et à la mère. Il aura à dépasser le tabou de l'inceste, et donc identifier une mère et un père, avant d'émerger comme un sujet doté d'une identité sexuée, ce qui fait du tabou de l'inceste le lien entre nature et culture. Les organisations homosexuelles relèvent le fait qu'il y a plusieurs variantes dans les formes par lesquelles un enfant est élevé et que l'on devrait sortir de cette considération particulière qui a été « culturellement » figée comme un modèle: la famille hétérosexuelle fondée sur le tabou de l'inceste et la rnonogamie n'étant pas un modèle de parenté universel. L'homoparentalité serait dans ce sens un « nouveau » mode de parenté. F. de Singly écrit (texte CNRS, novembre 1999): « Comme les hétérosexuels, les homosexuels aujourd'hui pensent que la construction identitaire passe par l'enfant: 45 % des lesbiennes et 36 % des gays déclarent vouloir des enfants (sondage BSP 1997) ». Comment devenir homoparents ?
Ce procédé étant interdit en France depuis 1993, il paraît difficile de légaliser la paternité de l'un des deux hommes, (le père biologique ? Serait-ce par l'adoption du bébé abandonné dans son pays ou par reconnaissance unilatérale et disparition de la mère ?
Comment considérer le compagnon du parent légal ? G. Delaisi de Parseval écrit dans sa préface au livre d'E. Dubreuil: « Dans les familles homoparentales, L'enfant devrait pouvoir fantasmer de manière positive sur le coparent, L'autre personne qui a participé à sa naissance, comme un personnage en plus, de la manière d'un oncle d'Amérique ou d'une bonne fée Morgane. » D'autres, comme I. Théry, estiment que la beauparentalité s'érigerait aux frontières de la parenté, à la manière d'un « amical parrainage ». « Avant la naissance de Marion, nous n'avons pas parlé de ce que serait la vie à partir du moment où il y aurait un enfant, et quel serait mon rôle », dit Viviane, compagne d'une mère coparente avec un père gay... « Marion a toujours vécu entourée de trois adultes, mais on a l'impression étrange qu'elle privilégie le chiffre deux. Il y en a toujours un qui en fait les frais Parfois elle se met en concurrence avec moi: sa jalousie fonctionne vis-à-vis de moi, pas de son père. » « Il est clair qu'on ne voulait pas constituer un couple de deux mères, et évidemment encore moins un couple père-mère; ça aurait été délirant ! J'étais le tiers, avec un rôle certes habituellement dévolu au père, mais sans m'appeler le père. Il nous a paru que le meilleur terme était marraine, au sens civil de la marraine qui s'engage a élever l'enfant, s'il y a décès des parents. Même si mon rôle est beaucoup plus important que le rôle habituel d'une marraine qui n'est en principe pas situé dans le nid. »
Les arguments des homoparents Nous avons retenu quelques éléments de l'étude que le sociologue F. De Singly a conduite pour le CNRS.
L'identification sexuée de l'enfant est forclose
Dans les écrits défendant l'innocuité de la parenté homosexuelle, a triangulation dipienne est abordée dans sa seule dimension de tiers dans le désir de l'enfant de combler sa mère. L'autre partie, savoir la question de l'identification sexuée de l'enfant au sein du trio dipien est forclose. « Ce qui est structurant est le fait qu'il y ait deux personnes. Ces personnes sont forcément différentes. Un tiers entre l'enfant et la mère permet qu'il y ait des limites entre l'enfant et le parent puisqu'il y a un autre. Ce n'est pas forcément dans la différence des sexes que se trouve l'élément structurant, mats plutôt dans la différence en général. » Pourtant, il nous semble qu'un garçon élevé entre deux femmes aura peine à élaborer sa différence. Cela sera, de plus, une source de tension pour les adultes questionnés sur le vécu de leur homosexualité, leur désir d'enfant de façon plus ou moins aigué. On sait que l'identification primaire se fait par identification aux attitudes profondes et notamment de ceux qui nous éduquent... Un enfant qui « naît » dans un couple d'hommes aura pour mère un homme, ce qui ne va pas de soi pour le maternage des premiers mois, le besoin de contact, de proximité nécessaire à l'enfant étant plus évident pour la femme, son érotisme étant distribué dans le corpsdifféremment de l'homme génito centré. La faculté, le désir et le plaisir à allaiter en sont la meilleure illustration. Il existe forcément un père et une mère « de naissance », quels que soient les aléas de l'une ou l'autre « petite graine ». Cette information est repérante sur la différence des sexes et l'origine de enfant si elle est fournie au plus tôt. L'enfant a besoin de savoir qu'il a été désiré. La quête visant à concevoir un enfant par inséminaion artificielle ou artisanale est-elle un acte d'amour ? « Il n'y a pas d'amour dans l'acte mais c'est un acte d'amour », répond Célia. Pourtant il paraît nécessaire que l'enfant bénéficie de représentations masculines, support d'identifications, la diversité des intervenants dans la fonction paternelle étant moins préjudiciable que son absence. « Pour nous, parents homos, notre enfant a été tellement long à venir, il a été tellement désiré et tellement le fruit de tout sauf du hasard, que nous ne pouvons pas le maltraiter. Je n'ai pas l'impression qu 'on puisse faire des bourdes, parfois graves, que font certains parents », dit Marc, coparent avec une lesbienne. Frédéric, qui vit la même situation n'est pas si dithyrambique: « Je sais que certaines personnes voient même dans cette manière d'avoir des enfants un nouveau mode de vie. Je pense que c'est un mode de vie qui fonctionne ni mieux ni plus mal qu'un autre.»
« Le référent homme, elle en a partout, dans la rue, dans les endroits où il y a la famille, il y a des oncles, des grands-pères. On ne vit pas dans une société exclue d'éléments masculins. »
Le Point de vue de l'enfant « Mon père et ma mère ont le droit de... » Certes, mais quelle souffrance pour lui dans cette marginalité sociale, même si, par ailleurs, tout peut aller très bien. Avoir deux parents du même sexe, est-ce avoir deux pères ou deux mères ? Comment le couple homosexuel fonctionne-t-il du point de vue dipien ? Pour la psychanalyse, théorie de la psyché humaine à laquelle nous adhérons. L'enfant a besoin qu'on lui fournisse des modèles identificatoires. Il peut certes les trouver ailleurs qu'auprès de ses parents biologiques, mais il nous semble aller de soi que le petit garçon a besoin de se valoriser dans une relation avec une image d'homme qui le virilise, et la petite fille avec une image qui incarne la féminité. Si l'on met l'enfant dans une situation paradoxale du point de vue des identificationsun petit garçon procréé au sein d'un couple de lesbiennes, une petite fille au sein d'un couple de gays, on l'expose à des difficultés psychologiques. L'enfant ainsi « conçu » doit soutenir par sa présence même le fait qu'il a été ainsi conçu, qu'il est issu de ce couple, ce qui n'est pas possible. Il est donc mis en situation de soutenir que l'impossible est possible. Il sait, bien sûr, que cela n'est pas possible, quelque version que lui aient donnée « ses parents ». Les partisans de l'homoparentalité objectentavec Freudque chacun est pétri d'identifications féminines et masculines, que la masculinité et la féminité sont des concepts flous. Cependant, I'introjection des identifications aux fonctions masculines et féminines est seule opérationnelle au sein de la construction du complexe d'dipe, qui structure le sujet autour de la différence sexuelle et l'ordonnancement générationnel l'enfant élabore son rapport au monde à partir de la question de son ongine, c'est-à-dire du croisement sexuel, mais aussi culturel, affectif et social: il naît du rapport entre deux histoires familiales, deux généalogies, d'une rencontre d'imaginaires et de pensées. Paula vit avec Léa qui a adopté au sein de leur couple deux enfants: « lls ont demandé: "Et papa ? il n'y a pas de papa ?" Au début, je me sentais prise en faute de ne pas offrir un papa aux enfants et je leur disais: "Non, t'as pas de papa, mais tu as une marraine, un parrain, etc." Et puis, j'ai changé d'avis et je leur ai laissé dire qu'ils n'avaient pas de papa et je leur demandais ce que ça leur faisait. Ils disaient "J'aimerais bien avoir un papa." »
L'évolution des enfants : La littérature sur le sujet nous est apparue, parfois seulement au fil de la lecture, essentiellement réalisée par des auteurs et des chercheurs concernés personnellement par cette problématique. Peu d'études ont été pratiquées ou seulement aux Etats-Unis et au Canada. La plupart sont consacrées aux couples de lesbiennes. D'après Sonsierek et Weinrich les implications psychologiques des images parentales véhiculées varient selon la cohérence des adultes qui élèvent l'enfant et de leur compétence éducative. Souvent stigmatisés pour cette raison par l'entourage, il est noté que ces enfants sont stressés. Ce stress peut avoir aussi des causes internes à la cellule familiale, inquiète des effets de sa propre image sur l'enfant. Il est noté que les enfants apprennent à gérer ce stress et n'en développent pas pour autant de problèmes psychologiques. Lors de l'adolescence, favorable aux positions rigides et stéréotypées quant aux rôles sexuels, les enfants de familles homoparentales sont d'autant plus portés à critiquer et à offenser leurs parents sur le terrain de leur homosexualité.
Les recherches sur l'orientation sexuelle des enfants élevés dans ce cadre n'ont mis en évidence aucune différence d'avec tout autre contexte éducatif, l'influence de l'attitude des parents ou un quelconque déterminisme dans ce domaine étant à écarter. A l'âge adulte, leur orientation sexuelle serait similaire au reste de populaton (environ 8 % de la population générale est homosexuelle), avec la seule particularité que 24 % d'entre eux ont eu une expénence homosexuelle. Le département de psychologie de l'université de Montréal a exposé des recherches sur le développement personnel et social d'enfants de parents homosexuels. Partant des craintes des professionnels concernant l'identité sexuelle, le développement psychosocial et l'adaptation psychologique de ces enfants, aucune observation ne permet de penser qu'ils seraient désavantagés. Les risques éventuels propres à ce mode de filiation, qui sont d'ailleurs reconnus par certains protagonistes, sont relatifs à la difficulté d'élaborer un fantasme de scène primitive et, sur un autre registre, à celle de vivre une différence que l'enfantet tout particulièrement l'adolescentn'a pas choisie et qui n'est pas intégrée dans le socius. Il nous semble que dans le cadre de la candidature à l'adoption, l'accompagnement clinique pourrait suggérer et favoriser une verbalisaton et une élaboration des representations parentales, des choix sexuels, afin que soit réfléchie et élaborée la dénégation de la différence sexuelle. Nous ne manquons pas de nous poser la question des effets transgénérationnels que cette filiation génère, sans pouvoir y répondre, à défaut de matériel clinique permettant de questionner de nouvelles hypothèses. Devons-nous être rassurés par les propos de Judith Butler, sociologue nord-américaine interviewée dans Libération le 24 juin 2000 ? « Il y a des nouvelles formes de parentalité qui sont socialement viables. Les formes de parenté changent aujourd'hui comme elles ont toujours changé »; ou encore par ceux de la psychanalyste G. Delaisi de Parseval (le Monde 12 juin 2000): « Un enfant doit savoir qui est son père, qui est sa mère, et qui a participé à sa mise au monde. Mais l'important est qu'il soit élevé par deux personnes avec une vie psychique et relationnelle équilibrée, fussent-elles du méme sexe »
Bibliographie