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Maman, co-maman, le chat et
moi Anna Lietti Mercredi 21 février
2001
Les enfants ont-il besoin de deux parents? Est-il
important que ces deux parents soient de sexe différent?
D'ailleurs, qu'est-ce que la différence des sexes? Une
donnée biologique et culturelle aussi fondamentale que
réjouissante? Ou un dispositif normatif destiné à
perpétuer l'ordre établi? Lorsque les homosexuels
réclament le droit de devenir parents, ils suscitent
quelques interrogations fondamentales. Aux
Etats-Unis, on parle déjà de «gaybyboom». En Suisse, la
question n'est apparemment pas d'actualité: ni le Pacs
genevois adopté la semaine dernière (LT du 29.1 et du
17.2) ni le projet de loi en gestation du Conseil
fédéral sur le partenariat homosexuel n'entrent en
matière sur le droit à l'adoption ou à l'insémination
artificielle pour un couple de même sexe. Et
pourtant. D'abord, la reconnaissance officielle de
l'homoparentalité constitue la prochaine revendication
des organisations faîtières des lesbiennes et gays
suisses. L'OSL et Pink Cross n'insistent pas là-dessus
pour le moment pour des raisons tactiques, mais Marianne
Schütz, secrétaire générale de l'Organisation des
lesbiennes suisses (OSL), considère cette évolution
comme irréversible: «Voyez ce qui s'est passé au
Danemark, le pays phare en la matière: on a légalisé le
partenariat en 1989 et dix ans plus tard, face à la
réalité des couples, on a autorisé l'adoption. La
reconnaissance de l'homoparentalité prendra peut-être
vingt ans chez nous, mais ça viendra. C'est une suite
logique du partenariat.» A Berne, la Centrale pour les
questions familiales semble partager cette vision d'une
évolution naturelle qui ne demande qu'à mûrir: «Il
faudra un certain temps avant que cette exigence puisse
être acceptée par une majorité.»* Surtout,
l'homoparentalité est déjà une réalité dans notre pays.
Personne en effet ne peut interdire à une mère divorcée
de vivre avec sa compagne. D'autre part, la loi suisse
autorise l'adoption par une personne seule. «Un tiers
des lesbiennes suisses ont des enfants», rappelle
Marianne Schütz, et nombre d'entre elles les élèvent
avec une «co-mère.» (lire ci-dessous). Le Code civil
doit-il pour autant légitimer le statut de parent
homosexuel? «Ce serait gravissime, cela reviendrait à
inscrire dans la loi que la différence des sexes
n'existe pas», dit la psychanalyste française Claude
Halmos, qu'une solide réputation d'alliée des gays,
acquise sur Canal Plus, n'empêche pas de s'opposer
fermement à l'homoparentalité, au nom de l'équilibre
psychique de l'enfant. Marianne Schütz n'entre pas en
matière sur ce terrain: «Les questions psychologiques ne
sont pas de notre ressort. Notre travail est politique.»
Elle avance des arguments pragmatiques: «Si la mère
meurt, actuellement, la co-mère n'a aucun droit sur les
enfants, alors que le plus souvent, rester avec elle
serait pour eux moins déstabilisant.» Spécialiste des
questions de filiation, le psychiatre lausannois Pierre
Bovet craint précisément la logique du fait accompli:
«Ce n'est pas parce qu'une chose peut se faire qu'elle
doit se faire, note-t-il. Je ne doute pas que deux
hommes ou deux femmes soient tout aussi capables qu'un
couple hétérosexuel de s'occuper d'un enfant. Mais
l'homoparentalité pose une question fondamentale. En
l'occurrence: nous sommes des mammifères, régis par la
loi de la reproduction sexuée. Bien sûr, il est dans
notre nature de bousculer les liens qui nous lient à nos
origines animales. Mais que brisons-nous en nous en
éloignant? Jusqu'où sommes-nous prêts à aller? Et à quel
prix?» A quel prix, notamment, pour l'enfant? Depuis
quelques années, des études, en majorité américaines,
répondent en substance: c'est gratuit. Tests à l'appui,
on n'observe aucune différence, notamment en matière de
compétence sociale et d'identité sexuelle, entre les
enfants élevés par des parents homosexuels et ceux
grandis en milieu hétérosexuel. En novembre dernier, un
doctorant en médecine, Stéphane Nadaud, publiait la
première recherche française sur le sujet, qui arrivait
aux mêmes conclusions. La question reste pourtant
largement ouverte. D'abord parce que les études
publiées, vues de près, sont souvent peu crédibles.
Celle de Stéphane Nadaud frise «le vice de forme»,
affirme Mark Geyer, psychologue et psychanalyste à
Clarens, qui a dit son étonnement, dans Le Monde, de
voir un journal sérieux donner un écho trop peu critique
à ce travail**. Son reproche principal: Nadaud prétend
mesurer la santé psychique des enfants en n'interrogeant
que leurs parents. Les travaux anglophones*** comportent
d'autres limites, souvent relevées par les auteurs
eux-mêmes: ils portent sur des échantillons très réduits
de familles amies ou volontaires, ils observent des
enfants et ne répondent donc pas à la question de leur
devenir d'adulte. De plus, étrangement, la plupart
comparent des enfants vivant avec des couples
homosexuels à d'autres vivant avec un parent
hétérosexuel, mais seul. Certains travaux sont
nettement plus solides, comme ceux de l'Américaine
Charlotte J. Patterson****. Tous pourtant ont la
caractéristique d'être basés sur le même type de tests,
construits sur des questions standardisées. «Le genre de
tests que Piaget détestait, note Mark Geyer, et qui nous
ont appris, par exemple, que les Noirs de Harlem ont un
Q.I inférieur. La méthodologie est irréprochable, mais
on oublie de se demander quel est le fondement de la
question.» Comme Claude Halmos, Mark Geyer déplore
l'avancée de l'observation «quantitative» au détriment
de l'écoute de l'analyste, dont il faut se résoudre à
admettre qu'elle n'apportera jamais aucune preuve
statistique. «Comment mesurer la douleur d'un adulte qui
ne parvient pas à nouer une relation amoureuse? C'est
pourtant à elle que nous sommes confrontés», dit Claude
Halmos, très inquiète de voir le «droit à la différence»
déraper en un «droit à l'indifférenciation». Et
d'ajouter: «La plupart de mes confrères pensent comme
moi mais n'osent rien dire.» Il est vrai que le soupçon
d'homophobie s'abat facilement sur celui qui exprime des
doutes sur l'homoparentalité. Et si ce quelqu'un est un
psychiatre homosexuel? Il passe pour le «vieux réac» de
service. Comme le docteur P., qui préfère exprimer
anonymement ses réticences: «Je ne parle pas, bien sûr,
du cas du parent divorcé qui se découvre homosexuel sur
le tard. Ce qui m'inquiète, c'est de voir que dans les
faits, les couples homosexuels ont souvent le projet
très construit de faire un enfant sans «l'autre», père
ou mère. C'est un déni de réalité, une sorte de drame de
la toute-puissance. L'amour n'est pas plus fort que la
biologie, c'est du délire!» Très nuancé dans sa
position personnelle, Yves de Matteis, le secrétaire
romand de Pink Cross, considère ces arguments avec
intérêt. Il est même le premier à rappeler qu'«adopter
un enfant n'est pas un droit». Mais, argue-t-il,
«admettons que deux parents de sexe différent soient
indispensables au bien de l'enfant. Pourquoi la loi
autorise-t-elle l'adoption par des personnes seules?»
Excellente question.
* «Homoparentalité?» Dans
«Questions familiales», Bulletin d'information de la
Centrale pour les questions familiales de l'Office
fédéral des assurances sociales. 2/2000 **«Le Monde»
du 28.10.2000 (article) et du 13.11.2000 (lettre de
lecteur) ** *Références sur www.apa.org ****
«Children of the Lesbian Baby Boom», dans «Lesbian and
*Gay Psychology», Ed Sage, 1994.
Comment
font-ils/elles?
EN SUISSE. L'homoparentalité est une réalité très
majoritairement féminine. La plupart des enfants sont
nés d'une union antérieure avec un homme et sont élevés
par le nouveau couple composé de deux femmes. Plus rares
sont les cas de mères inséminées artificiellement. La
loi suisse réservant l'insémination artificielle avec
donneur aux couples mariés, il faut, pour l'obtenir,
aller à l'étranger, en Belgique par exemple. Rares aussi
les cas où l'enfant est adopté: la loi suisse autorise –
à titre exceptionnel – l'adoption par une personne
seule, et c'est en tant que telle, en principe, que
l'aspirante mère se présente, prenant bien garde de
révéler son homosexualité. En réalité, il arrive que les
services sociaux se montrent plus tolérants que prévu, à
Genève notamment, où les «insiders» citent le cas d'une
autorisation octroyée, en connaissance de cause, à un
couple de lesbiennes. Dans tous ces cas, au regard de la
loi, seule une de ces deux femmes est le
parent. Quelles chances cette loi a-t-elle d'évoluer
vers la reconnaissance de l'homoparentalité? Le juriste
genevois Martin Stettler, coauteur d'un livre sur la
filiation*, ne risque aucune prédiction: «Même si je
n'approuve pas cette évolution, je l'aurais considérée,
il y a quelques mois, comme irréversible. Mais j'ai
pensé la même chose pour la procréation artificielle et
je me suis trompé.»
AUX ÉTATS-UNIS. Alors que
quelques Etats seulement autorisent l'adoption par des
couples homosexuels, la réalité de l'homoparentalité
s'est largement imposée. Selon les estimations les plus
hautes, le pays compterait 5 millions de mères
lesbiennes et 3 millions de pères gays. En ce qui
concerne les lesbiennes, leur solution préférée pour
devenir mères semble être l'insémination artificielle
avec donneur anonyme: 46% des cas dans l'échantillon de
Charlotte J. Patterson (étude citée ci-dessus), contre
27% d'inséminations artificielles avec donneur connu,
11% de rapports sexuels classiques et 8% seulement
d'adoptions.
EN EUROPE. La Belgique s'apprête à
emboîter le pas au Danemark et aux Pays-Bas, qui
reconnaissent l'adoption par les couples homosexuels.
Pour éviter les conflits juridiques avec les autres pays
cependant, ladite adoption ne concerne que les enfants
indigènes. Quant à l'insémination artificielle, une
célibataire l'obtient facilement dans plusieurs pays,
dont la Belgique et la Grande-Bretagne.
*«Droit
civil VI/I L'établissement de la filiation», Ed.
universitaires, Fribourg.
Deux parents, de sexe
différent
La présence d'un «tiers séparateur» entre la
mère et l'enfant est beaucoup plus importante que la
différence des sexes, affirment les homoparents. Suivez
leur regard sur les familles
monoparentales. Anna Lietti
Pourquoi deux parents? Parce qu'il faut un
«tiers séparateur» entre la mère et l'enfant. Quelqu'un
qui vienne troubler leur tête-à-tête fusionnel et
encourager le petit d'homme à affronter le monde
extérieur. En absence de ce tiers, le rapport entre la
mère et l'enfant risque de virer au huis clos
toxique.
Pourquoi de sexe différent? Parce
que, avec l'inscription dans une lignée («Je suis la
fille de»), la différence des sexes est un élément
essentiel à la construction de l'identité («Je suis une
fille»). Cette différence constitue aussi, précise
Claude Halmos, la première expérience de la limite: «Si
je suis une fille, je ne suis pas un garçon.»
C'est-à-dire, je ne peux pas tout avoir et tout n'est
pas possible. Voilà deux éléments que la psychanalyse
considère comme fondateurs pour l'équilibre psychique de
l'enfant. Les avocats de l'homoparentalité mettent
l'accent sur le premier: «L'important, c'est être deux»,
affirment-ils, le coparent pouvant parfaitement assumer
la fonction séparatrice. Les sociologues François de
Singly et Virginie Descoutures, qui ont observé «La vie
en famille monoparentale»*, leur donnent raison: c'est
la position plus que le sexe du «tiers séparateur» qui
fait sa fonction, postulent-ils. Les sociologues
français font une autre observation: être deux semble
tellement important pour les parents homosexuels qu'ils
ont tendance à qualifier leur foyer de «vraie famille»
par opposition aux familles monoparentales,
implicitement stigmatisées. Les homoparents tendent à
faire preuve, en effet, d'un grand souci de normalité.
Une maison, deux parents, une voiture, un chat: dans
l'image d'Epinal qu'ils dessinent, l'orientation
sexuelle des parents apparaît encore plus reléguée au
rang de détail non pertinent. La différence des sexes
serait-elle donc sans importance? Certains penseurs de
l'homosexualité vont jusqu'à affirmer qu'elle «n'existe
pas en tant que telle», comme la psychanalyste française
Sabine Prokhoris, qui y voit un instrument de
l'oppression masculine. Dans les enquêtes ou les
débats, cependant, les partisans de l'homoparentalité
acceptent l'idée que l'enfant ne doit pas vivre en
milieu exclusivement masculin ou féminin: il lui faut un
«référent» de l'autre sexe. Simplement, ce «référent»
n'a pas besoin d'être le géniteur: un oncle, un ami ou
une grand-mère peuvent faire l'affaire, pense, par
exemple, la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval*, qui insiste sur la disparition de la famille
«nucléaire» classique. Sa consœur Claude Halmos
bondit quand on parle de «référent»: «Le sexe n'est pas
seulement dans la tête, les corps, ça existe! Pour un
enfant de 4 ans, la différence des sexes n'est pas un
concept: il est confronté à deux corps, il voit qu'ils
sont différents et que du désir circule entre eux à
cause de cette différence.» Les arguments de Claude
Halmos, brillamment développés dans un article paru il y
a deux ans**, n'ont pas, à ce jour, trouvé de
contradicteur. Geneviève Delaisi de Parseval, elle,
concède qu'avoir des parents du même sexe est «une
situation à risques psychiques possibles pour l'enfant»,
mais pas plus qu'avoir un seul parent ou être issu de la
procréation assistée. Elle insiste surtout sur les
conditions qui limitent ces risques. Très opposée à
l'anonymat des donneurs de sperme, elle rappelle qu'«un
enfant a besoin de savoir de manière claire qui est son
père, qui est sa mère». Le coparent doit se présenter
comme venant «en plus», et ne pas essayer de se
substituer au parent biologique.
* Dans «Homoparentalité, état des lieux», sous la direction de
Martine Gross, Ed. ESF, 2000. **Article paru dans
«Psychologies» en mai 1999 et reproduit dans «Le Temps»
du
8.2.2000.
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