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Semaine du
jeudi 3 octobre 2002 - n°1978 - Notre époque
Le nouveau
désordre familial
Parents
homos: «C’est le sens de l’histoire»
La psychanalyste Elisabeth
Roudinesco plaide pour la reconnaissance de l’homoparentalité.
Dans un livre* elle retrace depuis le xviiie siècle le
parcours de cette tribu insolite qu’est la famille
Le
Nouvel Observateur. – Vous décrivez dans votre ouvrage
les grandes mutations de la famille. Quel est selon vous
le plus grand bouleversement qu’elle ait subi?
Elisabeth Roudinesco. – La perte de
l’autorité paternelle, sans doute. «En coupant la tête
du roi, la Révolution a fait tomber la tête de tous les
pères de famille», a écrit Balzac. Au cours du xxe
siècle, le père a perdu la quasi-totalité de ses
pouvoirs. Les femmes, libérées par la contraception, se
sont progressivement émancipées, jusqu’à décider, dans
certains cas, de se passer des hommes pour fonder un
foyer. Les fils se sont mis à critiquer la
toute-puissance des patriarches. La famille s’est
maternalisée, privilégiant la relation mère-enfant.
Depuis, les pères tentent difficilement de trouver leur
place. La famille contemporaine est totalement
désordonnée, c’est une tribu insolite, fragile et
névrosée… N. O. – … une tribu qui selon vous
n’a jamais été autant
plébiscitée. E. Roudinesco.
– Après avoir été tant critiquée en 1968, elle est
maintenant aimée, rêvée. On lui demande d’être tout à la
fois: le creuset de l’épanouissement individuel, du
bonheur et du plaisir sexuel, la grande forteresse dans
laquelle se ressourcer dans un monde dépressif… Ainsi la
famille contemporaine se cherche, se transforme, elles
est monoparentale, homoparentale, recomposée,
déconstruite… Et pourtant elle reste la cellule de base
de la société, notamment parce qu’elle est indispensable
à la structuration du sujet. C’est ce que Freud
entendait démontrer avec la thèse du meurtre du père et
de la réconciliation nécessaire des fils avec la figure
paternelle. La famille, c’est le lieu par lequel le
sujet construit inconsciemment son autonomie, à travers
une relation conflictuelle avec ses parents,
représentants de l’autorité. N. O. –
Remplit-elle toujours aussi bien ce rôle, alors que
l’autorité paternelle est en
crise? E. Roudinesco. – Je
ne fais pas partie des souverainistes qui s’alarment de
la fin de l’autorité de l’école, de la République ou du
père. Je ne crois pas que la paternité soit réellement
en danger, bien qu’elle ait tout perdu. Un certain type
d’autorité est en train de disparaître, mais la société
va accoucher d’autres formes d’ordre symbolique. Au
xixe, les penseurs conservateurs redoutaient
l’émancipation des femmes. Ils disaient: «Si elles
travaillent, si elles se mettent à porter des pantalons
et à revendiquer une sexualité épanouie, c’est la fin de
la différence des sexes et la mort de la famille.»
C’était simplement la fin d’un certain mode de famille…
Aujourd’hui, on n’accuse plus les femmes, mais les
homosexuels. L’homophobie actuelle traduit la même peur
qu’une sorte d’apocalypse ne vienne ravager la société.
N. O. – Ce sont d’ailleurs les homosexuels,
leur désir revendiqué de se mettre en couple et d’élever
des enfants qui vous ont amenée à vous intéresser à la
famille… E. Roudinesco. –
C’est vrai, je ne m’attendais pas à ce que les
homosexuels souhaitent recréer un ordre familial qu’ils
avaient si longtemps, si violemment contesté. Je suis
désormais persuadée que le sida, qui a décimé toute une
génération très jeune, a dû considérablement accroître
le désir des gays d’engendrer et de transmettre. J’ai
écouté les débats sur l’homoparentalité et j’ai été très
frappée par la violence des propos tenus par certains
psychanalystes. Ils se sont posés en pseudo-experts, ont
affirmé: «C’est impensable, impossible, parce que c’est
contraire à la nature, au complexe d’Œdipe, parce que ça
ne s’est jamais vu», sans aucun recul, sans jamais
essayer de comprendre ce qui se jouait là, dans ce
mouvement de l’histoire. A force d’être sollicités par
les pouvoirs publics et les médias, certains
représentants des sciences humaines ont aujourd’hui
tendance à s’ériger en gendarmes ou en techniciens du
bien et du mal, ce que je trouve dangereux.
N. O. – Comment expliquer ces
réactions? E. Roudinesco. –
Pour la première fois en Occident, des hommes et des
femmes homosexuels prétendent se passer de l’acte sexuel
pour fonder une famille. Ils transgressent un ordre
procréatif qui a reposé, depuis 2000 ans, sur le
principe de la différence sexuelle. A la limite, on
pouvait imaginer que des homosexuels puissent élever des
enfants, mais l’idée qu’ils veuillent le faire en couple
a été un choc… N. O. – Vous militez
aujourd’hui pour une reconnaissance des familles
homoparentales. Pourquoi? E.
Roudinesco. – A partir du moment où l’on considère
l’homosexualité comme une sexualité ordinaire, je ne
vois pas pourquoi on continue à discriminer les parents
gays et lesbiens. D’autant que personne ne peut dire que
les enfants d’homosexuels sont plus perturbés que les
autres, qu’ils sont élevés avec moins d’amour et
d’attention. Il faudra bien admettre un jour qu’ils
portent, comme d’autres, la trace singulière d’un destin
difficile. Et il faudra bien admettre aussi que les
parents homosexuels sont différents des autres parents.
C’est pourquoi notre société doit les accepter tels
qu’ils sont, en leur accordant les mêmes droits et les
mêmes devoirs. Et ce n’est pas en se contraignant à être
«normaux», à participer à des enquêtes prouvant que
leurs petits vont parfaitement bien ou sont à l’aise
avec le sexe opposé que les gays et lesbiennes
parviendront à prouver leur aptitude à être de bons
parents. Car, en cherchant à convaincre ceux qui les
entourent que jamais leurs enfants ne deviendront
homosexuels, ils risquent de donner d’eux-mêmes une
image désastreuse. Rappelez-vous: tous les enfants
héritent dans leur inconscient de l’enfance de leurs
parents, de leur désir et de leur histoire.
N. O. – C’est pour cela que vous critiquez
la culture du secret, qui, dans les adoptions mais aussi
dans les PMA (procréations médicalement assistées) avec
donneur inconnu, conduit à dissimuler les origines
biologiques de l’enfant… E. Roudinesco. – Je
pense que ces habitudes françaises, qui consistent à
assimiler filiation adoptive et biologique, ont vécu. On
l’a vu d’ailleurs très clairement lors des débats sur la
réforme de l’accouchement sous X. Les enfants adoptés ou
nés sous X revendiquent aujourd’hui le droit de
connaître leur histoire. Nul n’échappe à son destin,
l’inconscient vous rattrape toujours. N. O.
– Mais faut-il toujours tout dire? Avouer par exemple à
un enfant qu’il a été conçu avec le sperme d’un inconnu?
E. Roudinesco. – Non, évidemment. Je ne
suis pas pour assommer tout le monde avec des vérités
dès l’âge de 2 ans. Dans ce domaine, chaque histoire est
inédite, et il faut réfléchir au cas par cas. Mais, à
mon sens, les enfants adoptés ou issus de la PMA ne
sortent jamais indemnes des perturbations liées à leur
naissance. Il faut rester ouvert, être attentif à leurs
questions, s’ils en posent, et surtout ne pas chercher à
cacher la vérité. L’idéal serait de trouver une position
équilibrée entre le système de transparence absolue à
l’américaine et le système de dissimulation à la
française, lequel, ne l’oublions pas, reposait autrefois
sur une intention généreuse d’égalité des droits entre
les enfants issus de différentes filiations.
Propos recueillis par Sophie des
Déserts
(*) «La Famille en
désordre», Fayard, 252 p., 18 euros.
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