Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens
Nouvel Observateur -Vendredi 17 février 2000
| De
notre envoyée spéciale à Parthenay Seconde maman Pour la première fois en France, un juge a accordé à une femme homosexuelle le droit de visiter les enfants qu'elle a « eus » avec son ex-compagne. Rencontre avec une mère d'un genre nouveauPar SOPHIE DES DESERTS |
C'est
une histoire d'amour ordinaire. Un couple qui s'adore puis se déchire jusqu'à perdre la
raison. Rentrée scolaire 1985, Dominique enseigne l'histoire au collège d'Oignies, près
de Lille. Ana, toute jeune agrégée d'allemand, vient d'y être nommée. Les deux profs
s'éprennent l'une de l'autre et ne se quitteront plus. Leur union durera quatorze ans.
Quatorze années de bonheur : le partage des amis, de leur famille, l'achat d'une grande
maison avec un jardin à Parthenay, dans les Deux-Sèvres, et surtout la naissance
d'Amélie et de Léa. L'album des vacances à l'île de Ré, échoué sur la table du
salon de Dominique, témoigne encore des jours heureux. On voit le couple et leurs deux
petites filles sur la plage des Portes, la mine radieuse. Puis le temps passe et l'amour s'étiole. Dominique, 52 ans, vieillit. Ana, qui en a 43, ne se contente plus de leur complicité devenue quasi amicale. Elle rencontre un homme et décide de tout plaquer en emmenant Amélie et Léa. Disputes, pleurs, menaces : les rancoeurs et la détresse succèdent à la passion. Dominique fait une dépression nerveuse. Le couple tente, sans succès, une thérapie et se retrouve devant le juge. Rien d'extraordinaire dans ce triste épisode, si ce n'est que Dominique et Ana sont deux femmes et que, pour la première fois en France, un magistrat a dû arbitrer la séparation d'une famille homosexuelle. Dominique a porté plainte contre son ancienne compagne pour obtenir le droit de revoir les enfants qu'elle a élevés et chéris depuis leur naissance. Elle, qui n'a pas porté les petites, ne peut se targuer d'aucun lien de parenté. Elle a dû prouver qu'Amélie et Léa, aujourd'hui 9 et 3 ans, étaient aussi, en quelque sorte, ses filles. Toute la petite ville de Parthenay, de la coiffeuse au libraire, de la directrice de crèche à l'instituteur, a témoigné en faveur de Dominique. Et le juge du tribunal de grande instance de Bressuire lui a finalement accordé un droit de visite, dans un lieu neutre, un samedi sur deux. Le magistrat s'est appuyé sur l'article 371.4 du Code civil, souvent utilisé pour les grands-parents, selon lequel, « en considération de circonstances exceptionnelles, le juge aux affaires familiales peut accorder un droit de correspondance ou de visite à d'autres personnes, parents ou non ». Pour lui, il est dans l'intérêt des enfants de conserver un lien avec Dominique, à qui il reconnaît un statut de véritable « seconde mère ». La décision est inédite. « C'est une reconnaissance de fait de la famille homosexuelle », explique l'avocate de Dominique, Me Falourd, avant d'ajouter : « De plus en plus, la justice va être amenée à se prononcer sur ce genre de cas. On a cru qu'avec le Pacs on réglerait tous les problèmes, en oubliant qu'aujourd'hui la majorité des couples homos veulent des enfants à tout prix. » Dominique et Ana le savent bien, elles qui, il y a dix ans déjà, ont entamé un combat acharné, à la limite de l'acceptable, pour avoir des enfants. « On était prêtes à tout, on ne pensait qu'à ça, comme un couple stérile. » Cheveux blonds à la garçonne, visage émacié, regard tendre, Dominique raconte son histoire avec un brin de dérision, comme si elle en était devenue spectatrice. Après quatorze ans de passion folle, elle retombe tout juste sur terre. Elle se souvient, encore éblouie, de sa rencontre avec Ana. Ce matin-là, elle a débarqué en salle des profs cachée derrière des lunettes noires. Ses yeux portaient la fatigue d'une nuit en boîte, au Macumba. « C'est à ce moment que je lui ai tapé dans l'oeil. Ça a fait tilt entre nous. » Ana n'a rien de spectaculaire : une petite blonde potelée, originaire d'une vieille famille fortunée de la Ruhr. Mais Dominique est fascinée par cette fille de 29 ans, reçue première à l'agreg d'allemand, qui se noie dans ses pulls et roule ses clopes. Les deux femmes vont boire un café et se confient leur homosexualité. Elles quittent chacune leur petite amie du moment et décident de vivre ensemble. L'année suivante, Ana est nommée au lycée de Poitiers. Les amantes se retrouvent chaque week-end à Paris, dans l'appartement d'Ana. C'est à cette époque que la jeune Allemande lui avoue son désir d'être mère : « Je veux un enfant, et tu as toutes les qualités pour m'aider à l'élever. » « J'ai sauté à pieds joints dans cette merveilleuse aventure », avoue Dominique. Adoption impossible, insémination artificielle réservée aux couples hétérosexuels, en France les homosexuels n'ont théoriquement pas le droit de devenir parents. Peu importe, les deux profs sont prêtes à soulever des montagnes. Naturellement, Ana songe d'abord au frère de son amante : « Il a le même sang, les mêmes épaules, la même démarche que toi. » Dominique, gênée mais flattée, se résout à cette idée. Un soir de fête, le frère, qui a un peu trop bu, se laisse convaincre. Le rapport se révèle infructueux. Ana lui téléphone pour renouveler l'opération. Il lui raccroche au nez : « Je ne suis pas un taureau ! » Les obstinées décident alors de publier une petite annonce dans le magazine « Gai-Pied » : « Couple de femmes cherchons donneur pour avoir un enfant et l'élever ensemble. » A Paris, le week-end, elles épluchent les réponses des candidats et se paient de franches rigolades. Trop petit, trop lourd, niveau social trop bas... peu d'hommes correspondent à leurs critères. D'autant que Dominique et Ana écartent systématiquement tous ceux qui désirent avoir une relation sexuelle ou, pis encore, souhaitent se manifester après la naissance du bébé. Elles font passer deux entretiens et abandonnent leur recherche faute de dénicher l'oiseau rare. Une amie leur parle alors d'une gynécologue parisienne qui pratique des inséminations artificielles avec du sperme d'étudiants en médecine, pour 700 francs la séance. La spécialiste, dont le dossier est actuellement en cours d'instruction au Conseil de l'Ordre, croule alors sous les demandes de femmes homos. « Ana y allait parfois deux à trois fois par mois. On lui faisait une échographie pour bien cibler la période d'ovulation. Elle m'a demandé de l'accompagner mais je trouvais ça dégueulasse », raconte Dominique. Elle a beau juger l'opération sordide, elle l'accepte pour Ana, pour le futur enfant. Après six mois d'inséminations répétées, la jeune femme n'est toujours pas enceinte. Sa compagne ne baisse pas les bras : « Tu sais, les oiseaux, avant de pondre, préparent un nid. » Les deux amantes décident de vivre ensemble au quotidien. Seulement Dominique manque de points pour obtenir sa mutation dans le Poitou. Qu'à cela ne tienne, en janvier 1989 elle épouse Angelo, un ami uruguayen qui vit à Poitiers. « Avec ça, j'ai raflé 75 points de rapprochement de conjoint, de quoi quitter le Nord. » Dominique glousse, effarée par l'énormité du procédé. « Vous savez, pour Ana, j'aurais fait le trajet Lille-Poitiers à genoux sur des charbons ardents. » Elle est nommée au lycée de Bressuire à la rentrée suivante. Et le couple achète une somptueuse maison dans le centre de Parthenay, ville située entre leurs deux établissements. L'obsession d'enfant devient de plus en plus pressante. Ana, voyant qu'Angelo, gentil garçon, a bien voulu rendre service en se mariant, lui demande un enfant. Le bel Uruguayen refuse. Une connaissance, brillante sociologue, propose alors une nouvelle piste. Elle leur parle d'un ami homosexuel, qui travaille au Conseil d'Etat : « Je ne le vois pas vieux pédé, tout seul à 60 ans. Ce serait bien qu'il ait un enfant. Je vais lui en parler. » Un dîner est organisé entre Ana, Dominique et le fameux conseiller. Pierre, la trentaine, fin, élégant, et énarque de surcroît, a tout du géniteur idéal. Il vit alors avec Alex, jeune immigré gravement malade du sida. Marché conclu. Pierre accepte de faire don de son sperme, à condition qu'Ana épouse son amant pour qu'il bénéficie de la couverture sociale de la Mgen, la mutuelle des enseignants. Ana s'insémine elle-même, avec une seringue achetée à Bruxelles, lors d'une de ses escapades avec Dominique. Cette fois, Ana se retrouve enceinte. Dominique est présente tout au long de la grossesse. C'est elle qui, le 10 avril 1990, conduit son amie à la maternité et panse ses angoisses pendant l'accouchement. C'est elle qui assiste à la naissance d'Amélie et la déclare. « J'étais à la fois émerveillée et terrorisée. Je me suis dit : qu'est-ce qu'on a fait là ? » Quelques jours plus tard, elle accueille Pierre, qui vient reconnaître le bébé. Dominique dit qu'elle n'a jamais voulu prendre la place du père, qu'elle a toujours tenu à sa présence, au moins symbolique. L'époque des annonces dans « Gai-Pied » paraît bien lointaine. « Quand j'entends des femmes dire : on n'a pas besoin de mecs, on a besoin de gosses, je trouve ça pathétique. Que vont-elle dire à leur petit jésus quand il aura 12 ans et qu'il demandera : où est papa ? Si on chasse le père, on occulte la moitié de l'histoire d'un enfant. Et on n'a pas le droit de faire ça », assure-t-elle aujourd'hui. Pierre est un père indifférent. Amélie ne le voit que trois ou quatre fois par an. Mais au moins peut-elle expliquer à ses copines que son papa « n'est pas là parce que c'est un grand juge ». La fillette grandit avec Ana et sa compagne, qu'elle surnomme « Tata ». Faute d'être la mère biologique, Dominique est sacrée marraine civile, devant le maire de Parthenay, les amis et la famille du couple. Elle se met en disponibilité, à trois quarts de temps pour s'occuper d'Amélie. Sorties d'école, conduites à la danse, goûters, séances de Barbie, « Tata » donne tout son temps et toute son énergie. Les deux mamans vivent comme n'importe quel couple mais n'étalent pas leur mode de vie au grand jour. « Ce n'est qu'au fil des années que j'ai pu reconstituer le fil de la vérité et que j'ai découvert leur homosexualité », témoigne une de leurs amies. Les mentalités évoluent. L'entourage de cette famille moderne accepte la situation sans porter de jugement, convaincu par la sincérité des liens entre Ana et Dominique, l'attention qu'elles portent à leur fille au quotidien. Le couple désire rapidement un deuxième enfant. Pierre accepte de jouer à nouveau le géniteur. Sans contrepartie cette fois. Ainsi naîtront en 1992 Lisa, qui décédera à 6 mois des suites d'une bronchiolite, et en 1996 Léa. Pour l'arrivée de la dernière, Dominique a demandé de s'absenter quelques jours du lycée. Un collègue s'en souvient. « Le proviseur a souri. Il a dit : "Tout ça est un peu bizarre, mais je vais lui accorder un congé de maternité, comme pour un père." » Progressivement, les relations des deux amantes se dégradent. Dominique sent qu'Ana n'est plus aussi amoureuse. « A l'île de Ré, elle regardait avec envie ces familles modèles : le père brun, la mère blonde et les gamines en robe à smocks. » La jeune Allemande remet en question son homosexualité. Désir de normalité ? Dominique ne comprend plus rien. « Pourtant, ce qui plaisait à Ana, c'est l'idée d'être pionnière. Au moment du vote du Pacs, elle me disait : ce qui est bien dans la vie, c'est d'être exceptionnelle, de transgresser la loi et les tabous. Si l'homosexualité est banalisée, à quoi ça sert ? » L'été dernier, Ana a rencontré un homme et décidé de rayer sa compagne de sa vie en lui interdisant tout contact avec les enfants. La justice n'a pas laissé faire. Samedi dernier, Tata a revu « ses » deux filles dans un centre associatif. Dominique attend maintenant les conclusions de l'enquête sociale, qui lui permettra, elle l'espère, d'accueillir Amélie et Léa chez elle. Un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Comme dans les divorces ordinaires. SOPHIE DES DESERTS (Les prénoms ont été modifiés pour préserver l'anonymat des personnes concernées.) |
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